Que dois-je conserver de ces poèmes, ces photos, ces livres ?


la bibliothèque de Vincent Breton

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5–8 minutes

Les spécialistes du désencombrement nous expliquent comment nous alléger. Au fil des déménagements, je l’ai fait beaucoup. Je vois pourtant que le travail n’est pas achevé. Peut-être est-il inachevable ? Que dois-je conserver de ces poèmes, ces photos, ces livres ? Jusqu’où pousser l’épure ? Ne garder qu’un seul livre, une seule image, une photo ?


La puissance de la mémoire.

Un décès est venu il y a peu, faire de moi « un grand », c’est à dire un parfait orphelin. Je l’étais déjà en quelque sorte et au delà de l’événement, ce qui m’a frappé c’est la précision de la mémoire ou plutôt comment cette mort m’a rappelé des épisodes de ma vie avec une grande précision apparente. Je me serais passé de cette réactivation. J’ai renoncé à la succession. Contrairement aux bêtises souvent entendues, on n’oublie rien des mauvais souvenirs et je l’ai déjà dit, il faut juste savoir se garder d’en faire de la soupe à ressentiment.

Mais quelle acuité, quel sens du détail, quel ancrage des traumatismes !

C’est d’ailleurs assez fatiguant et il faut résister tout de même à la secousse.

Tout ça pour dire que le cerveau n’a chez moi pas tellement besoin d’objets réels pour « se souvenir ». Au contraire.

Les vieux fantômes

Je possède peu de choses. C’est un choix. Plus j’avance, plus je m’allège… mais cet épisode a comme mis en relief ces sortes de fantômes parasites qui m’accompagnent depuis souvent des dizaines d’années. Ils insistent, ils ne me laissent pas… ils me collent en quelque sorte, me retiennent.

Les objets, il n’en reste plus beaucoup que je n’aime pas ou qui soient trop fragilisés par le temps. Il va falloir franchir le cap encore : jeter ce vieux coffre venu d’Iran, quasiment délabré, ou ce vase hérité de la famille maternelle et laid en vérité. Ces objets seront aisés à trouver : je les ai déjà relégués dans un placard ou une chambre d’amis… Ils ne disent plus rien que l’usure du temps. À ma mort, ils seraient jetés dans la première benne venue, il faudra le faire moi-même, anticiper par politesse…

Parmi les livres

J’en vois qui sont aussi relégués, comment dire ? « en arrière rayon ». Certains méritent de revenir devant,j’aurai plaisir à les retrouver, mais d’autres sont désormais désuets, fanés. J’en ai déjà donné un grand nombre. Ces vieux bouquins n’intéresseraient plus personne, ils contiennent beaucoup de poussière, je ne les lirai plus… La littérature n’est pas si éternelle que ça !

Ils ressemblent à ces photos jaunies qu’on ne sait plus ni situer, ni attribuer…

Ce qui n’empêche la nécessité de procéder avec attention : il persiste des perles anciennes que j’aime, qui me font plaisir à retrouver…

J’ai conservé nombre de livres venant de la bibliothèque de ma mère. Je les sacralisais. Elle dévorait absolument tout : aussi bien ce qui se vendait dans les gares, la sélection d’un Club du Livre que des ouvrages de botanique ou de philosophie, des grands romans américains comme des classiques. J’ai encore une collection formidable de la « série noire » de la NRF Gallimard. Ma mère, je l’ai pratiquement toujours vue lire tant qu’elle le pouvait encore. Je n’osais pas jeter ces bouquins qu’elle avait lus, j’aurais pris ça pour une trahison et je leur ai fait faire nombre de kilomètres de maison en maison… J’ai bien progressé en quittant la Bretagne.

Je crois que je vais procéder rayon par rayon… J’en aurai pour un moment. Mais je suis prêt.

Les photographies

Il y a les numériques dont on connaît mal la pérennité. Elles sont pour beaucoup sur le serveur. Il y a du nettoyage à faire. Des dossiers ? J’en ai sur de vieux cédéroms (mais je n’ai plus de lecteur). Je sais que celles qui me plaisaient ont déjà été sauvegardées. Je ne les regarde quasiment jamais. Là aussi, il faudra être sélectif… De toute façon, cela ne me survivra probablement pas…

Les photos papier ne sont pas si nombreuses. C’est un mélange de ces photos de famille, de quelques amis et amours, assez peu de l’enfance et encore moins de l’adolescence. Quelques photos des classes où j’enseignais. Rien ou presque n’est daté, ni légendé mais je sais grosso modo situer les personnes et les lieux.

Les images où je suis tout petit, moins de quatre ans me touchent, on voit déjà bien la future personnalité et m’attristent en même temps… entre mes dix et vingt ans quasiment rien. Je fuyais les objectifs.

Plus tardive, une image affreuse me rappelle que je fus un temps barbu. Une autre que j’ai eu les cheveux longs. C’était assez laid, je crois que je vais éliminer… C’est un peu orgueilleux mais nulle envie que quelqu’un tombe là dessus à ma mort…

Je vais donc faire quelques albums : famille, amis, amours, enfance… Je les mettrai plus en avant histoire d’amuser les passants…

Pour les poèmes ? C’est beaucoup plus difficile

Il y a des versions numériques, pas toujours structurées en recueil. Des recueils papier ou numériques…

On trouve de nombreux tirages, notamment des chansons.

J’ai des textes qui datent de l’enfance et de l’adolescence. Vers 17 ans j’en avais déjà fait une compilation. L’ensemble est mauvais, sincère, gentil, mais mauvais. Il y a l’excuse de l’âge, c’était de la poésie thérapie ou militante…

Nombre de choses des années 80 ont disparu. Parmi les textes qui ont suivi, jusqu’à aujourd’hui, il y a vraiment à trier. C’est difficile parce que certains textes renvoient à des épisodes de ma vie, un peu comme des photos justement… D’autres ont un ou deux vers intéressants… et il est resté beaucoup de textes que je trouve vraiment mauvais. Non pour me disqualifier, mais juste parce qu’ils sont mal écrits, convenus…

J’avais déjà procédé par tri sélectif : très bons, acceptables, nuls… Une relecture s’impose. Il faudra trancher. Je n’ai aucune révérence vis à vis de mes écrits.

Ce qui m’a posé problème parfois, c’est que des amis ou des proches peuvent apprécier des textes vraiment sans intérêt à mes yeux… L’inverse est vrai aussi.

Je pourrais me motiver en cherchant à faire une sorte d’anthologie du meilleur…

L’ennui, c’est que si j’ai toujours aimé écrire , je ne m’intéresse plus ensuite ni aux textes, ni aux chansons… Je trouverais ça nombriliste et comme c’est une lecture sans surprise…

Le risque du sur-contrôle

Je dois admettre que mon ambition de vouloir tout contrôler risque vite d’être pesante.

Elle peut me mener soit à capituler, soit au contraire à mettre au feu drastiquement.

Je pourrais même être cruel : et si tu ne devais garder que 100 photos, 100 livres, 100 poèmes ? Bon dans ma tête je suis déjà à me donner un indice de tolérance à x10…

Il n’empêche, il faut que je pousse encore la réflexion pour ne pas me sentir débordé et surtout, surtout pouvoir continuer en tentant de « faire mieux »… et ça voudrait dire quoi, « faire mieux » ?

Il y a comme une sorte d’alignement à trouver.

Au moins, l’intérêt avec ce site, c’est que lorsqu’il n’y aura plus personne pour payer l’hébergeur, il s’éteindra de lui même et disparaitra dans les limbes numériques…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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