Le tableau de Luis (Orlando)


Tableau de Luis Orlando Da Silva - extrait

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3–5 minutes

Chaque jour de cette semaine j’évoque un objet poétique qui compte pour moi. Après le petit marteau d’hier, voici le tableau de Luis. Il est très important à mes yeux. Ce tableau est d’ailleurs installé face à moi dans le bureau où j’écris. Ce visage plus androgyne que féminin me protège autant qu’il m’inspire, il me renvoie à des heures très douces et surtout à son merveilleux auteur.

Orlando pour sa mère, Luis pour moi

Je n’ai pas les dates précises en tête. Quand nous nous sommes rencontrés, je vivais encore à Bondy en Seine Saint-Denis dans un tout petit appartement. Il était venu en train. Nous avions passé un après-midi très doux. La complicité était parfaite. Lui en rentrant là où il vivait encore dans sa famille, moi de mon côté, nous avons écrit chacun une lettre à l’autre qui fut une déclaration d’amour. À cette époque la Poste fonctionnait encore si bien que chacun reçut en même temps la lettre de l’autre.

Il y eut des péripéties. Il lui fallait s’émanciper, trouver un travail, son propre appartement. Pour sa famille il était Orlando, avec moi il s’était présenté comme Luis. Sa mère disait souvent « ·Lando » en traînant un peu la prononciation comme si elle y mettait tout le fado de son pays natal. C’était une maman tellement inquiète. Un soir, elle m’avait appelé parce que son fils n’était pas rentré à l’heure et ne l’avait pas appelée comme convenu, elle voulait que j’aille le chercher dans le métro. Elle imaginait Paris comme un coupe gorge. Bien plus tard, lui, au téléphone, je l’entendais lui raconter ce que nous étions censés manger pour la rassurer et qui ne ressemblait pas du tout à ce qu’il y avait dans notre assiette.

Avec Luis nous nous installâmes successivement dans deux appartements de la même résidence dans les Hauts de Seine. Nous étions entourés de bourgeois bien plus riches que nous. Je garde de ces années de très beaux souvenirs même si nous avions chacun des choses à résoudre. Je retiens par dessus tout les moments où nous étions dans l’appartement, chacun de son côté : lui peignant ou travaillant la terre, moi écrivant ou chantant. C’était comme si un flux inspirant et apaisant baignait la maison. Il en avait fait un lieu très beau. La deuxième chose que je retiens, et dont je lui suis à jamais redevable, c’est qu’il fut la première personne à m’encourager à écrire et chanter : Luis tapa tous mes poèmes à l’ordinateur, il mit en forme un roman, me poussa à l’envoyer aux éditeurs, m’encouragea à envoyer une dramatique à la radio (qui fut retenue) à acheter un piano et chanter. Ce fut Luis aussi qui m’accompagna pour aller écouter Anne Sylvestre ou Colette Magny.

Lorsque nous nous sommes séparés, pour la dernière fois, sur le trottoir de la rue du boulevard St Martin à Paris où je venais de me réfugier, il me dit cette phrase étrange : « — De toute façon, nous finirons nos jours ensemble. »

Il y a plus de dix ans que je n’ai plus eu de nouvelles, j’étais en couple. Il serait peut-être temps d’y penser !

Les yeux de Luis

La vitre du tableau s’est brisée, il faut que je retrouve un encadrement à la bonne mesure. Ce tableau me regarde. Il a quelque chose d’inachevé et pourtant je perçois ses vibrations.

Une autre fois Luis avait fabriqué une carte de sa main pour moi, on y retrouve le motif du fameux visage et sous son œil, il avait écrit « Where are you ?  »

Le tableau de Luis Orlando Da Silva en gros plan

Ce tableau lui ressemble évidemment. Ce tableau est une sorte de messager et c’est vrai que j’y puise chaque fois que je le regarde, c’est à dire chaque jour, ce mélange de douceur, de confiance et d’encouragement. Il n’arrive pas souvent qu’une personne sache mieux lire en vous que vous même. Et je n’ai pas toujours su être attentif à lui comme il l’aurait fallu. Je sais bien ce qu’il m’appartient de tenter même si je ne voudrais pas aller secouer l’équilibre de nos barques. Derrière ce tableau il y a aussi ce que je sais et que je ne vais pas écrire publiquement. La traversée d’épreuves n’est rien. Je ne veux pas laisser croire que cette image serait enfermée dans une sorte de mélancolie triste. Je ne veux pas céder non plus à la crainte, pas plus qu’à la moindre jalousie. Ce qui nous appartient, rien ne nous le reprendra. Ce que nous savons de nous vibre dans l’air. Depuis nous avons vieilli sûrement mais rien ne saurait altérer la confiance et cette intimité indicible ni ma reconnaissance.

Je n’ai pas parlé d’un objet, mais d’une personne. Cet objet est cette création où je me réapprends. À la droite du tableau, la fenêtre s’ouvre sur le jardin et le causse. Le paysage est embrumé. Nous attendons le soleil.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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