« Je n’ai pas de talent ! » dit l’une en baissant les yeux. « Je ne suis pas très doué » dit l’autre. « Vous avez des facilités, mais pas de talent« , me dit un jour la prof péremptoire. Quel est ton talent ? Question difficile. Rien ne tombe du ciel, rien ne se force, et le talent peut-être multiformes. Mal défini, confondu avec une prédisposition, il est le fruit d’une rencontre entre la personne et un domaine de création. Il engage, révèle. Mais il a aussi besoin de conditions favorables pour naître et se développer…
Une affaire de bonne rencontre
Il ne s’agit pas de compétences académiques où l’on excellerait. On ne parle pas de virtuosité au sens spectaculaire du terme. Il ne s’agit pas de fabriquer des « prodiges » que l’on exhiberait un temps à la télévision pour en général les oublier assez vite.
Il faut se débarrasser de l’idée de compétition. Le but n’est pas d’être la ou le meilleur·e. Les champions ne durent pas et s’épuisent. Ils créent parfois des phénomènes d’imitation mais il faut se méfier des modèles qui masquent l’activité.
Le but est de trouver « son domaine de joie ». Et s’il peut-être partagé vers d’autres ce n’est pas une obligation. C’est affaire personnelle, pas une pratique égoïste. La question touche à la façon dont on veut prendre sa place dans le paysage (ou dont on laisse une personne le faire).
Un talent, c’est ce champ d’activité où se révélant à soi même, on est en capacité de s’engager, avec énergie et constance. Il s’agit de trouver son « flow », d’être pleinement à ce que l’on fait. Les efforts sont alors compensés par le plaisir. Et si l’on maîtrise peut-être une technique, on sait y apporter sa singularité.
Le talent et sa révélation, ce n’est pas un projet poussé par des parents frustrés de n’avoir pu accomplir leur propre rêve. Combien ont soumis ainsi leur enfant à la torture ?
Si les parents dans les maisons et les maîtres dans les écoles ont un rôle, c’est celui d’aider l’enfant, le jeune, à s’accepter pour qu’il ou elle puisse prendre sa place et expérimenter sans danger d’être jugé, ni risque.
Il est mieux que l’enfant se sente assez aimé·e pour oser essayer. Et plus l’environnement sera fait de propositions riches, plus il y a des chances pour que la curiosité pousse à expérimenter.
Si des connaissances doivent être dispensées, la possibilité d’essayer par soi-même sans risque d’être jugé dans sa personne va permettre à l’enfant de s’engager, de se conforter.
Il arrive que le heureux hasard agisse comme une révélation : je me souviens de ce jeune éloigné de la musique classique, qui rencontrant un piano, écoutant des musiques, osa s’essayer puis montra qu’il pouvait travailler dans ce domaine, prit des cours et se révéla …
Toutes et tous intelligent·e·s, toutes et tous avec un talent
Cette conviction, comme celle de l’éducabilité, est loin d’être partagée dans une société plombée par la compétition, la méritocratie et le conformisme.
Le talent est trop souvent réduit aux domaines artistiques, sportifs ou à certaines carrières liées aux sciences par exemple.
Nous restons inféodés à une vision hiérarchique, nous classons, nous avons nos « Panthéons », nos académies… Cette vision empêche l’émancipation individuelle. Elle étouffe les talents qui ne parviennent à « pousser ».
Nous voyons « le bon, le moyen, le passable » . Des parents osent encore dire à leur enfant que s’il (ou elle) ne travaille pas à l’école, son destin sera de finir dans la rue. Des enseignants osent encore dire d’un élève : « il est limité ».
Si une personne est « limitée » c’est d’abord par l’incapacité de ses pairs, des éducateurs, à penser autrement à partir de ce que la personne est. Quand Colette Magny débarque dans un IMP à la rencontre des enfants dits handicapés, dans les années 70, elle les comprend en les traitant d’égale dignité. Elle en fait de vrais partenaires de son album « Je veux chaanter ». Si je la cite, c’est qu’elle est justement l’illustration de la confusion entre talent/réussite. Elle s’est engagée au service de son art en se souciant peu de plaire. Elle a été censurée, exclue car trop différente. Elle en a souffert, une personnalité moins forte aurait tout arrêté ou se serait flinguée.
Il y a une responsabilité collective dans la nécessité de « croire en chacun »notamment dans un pays où une part énorme de la population en souffrance mentale s’en remet à la médecine, aux médicaments, à l’alcool, aux drogues qui sont des empêcheurs de talent.
Il faut aussi accepter que tout le monde ne passera pas par le même chemin, à la même vitesse. Il faut cesser de voir la vie comme une course et laisser les gens vivre ce qu’ils ont à vivre aux différentes étapes de leur vie.
Il faut à la fois considérer que chacune et chacun possède ses potentialités, veiller à ne pas empêcher la rencontre d’une personne avec celles-ci et lui offrir la possibilité d’enrichir son expérience. On s’est bien moqué dans l’enseignement du socle commun de compétences, de connaissances et de culture. Il devait permettre à tout jeune d’avoir rencontré dans son parcours des langues, des sciences, des arts, des sports, d’avoir appris à exercer son esprit critique, devenir citoyen… L’idée était même de pouvoir se former tout au long de la vie. Je dis « était » car le brouillage idéologique actuel semble avoir tout noyé.
Trouver son propre talent
Les conditions sociales sont difficiles, notamment pour les classes populaires mais pas seulement.
Si l’on n’a été ni soutenu, ni encouragé, si l’on ne se sent « aucun talent », la cause n’est pas perdue.
Le talent ne se limite pas aux arts ni aux sports. Les techniques prennent mille formes. J’ai vu des jeunes investir le numérique par exemple de façon étonnante.
Le feu de la curiosité mérite parfois qu’on souffle un peu sur ses propres braises. Il arrive qu’il faille sortir de chez soi. Se mettre en chemin est souvent le début de la révélation possible. Marcher, lire, explorer, écouter… Laisser les sens nous connecter, se laisser surprendre…
J’en ai vu se passionner pour le travail du bois, d’autres dans l’observation des oiseaux, l’apprentissage d’une langue ancienne, la création culinaire ou le traitement de l’image…
Il faut se rendre disponible.
Une sorte de va et vient se construit nécessairement entre ce que l’on apprend et ce que l’on va créer. Encore une fois, il faut oser essayer. Il n’y a pas de faute. Parfois ce n’est pas un domaine où l’on accroche… si c’est indépassable, ce sera autre chose. Et puis un jour, quelque chose attire qui fait qu’on y revient, qu’on insiste, qu’on creuse la question… Il y a adéquation à ce moment là entre ses valeurs, son intuition, ses sensations, sa motivation, sa persévérance…
Apprendre, créer… on aura parfois envie de montrer, de partager. Mais il faudra prendre soin de soi. Dans nos sociétés, souvent par jalousie ou conformisme, certains critiquent, jugent négativement… Si l’on peut entendre l’idée d’un ami, la piste d’une personne exerçant dans le même domaine, il ne s’agit pas de se nier dans le jugement d’autrui. Progresser ne passe pas par la dévalorisation ou l’auto-disqualification.
Trouver son talent, c’est trouver le champ d’expression de sa singularité.
Nous sommes tous humaines et humains d’égale dignité, mais chaque personne est unique. Il faut le redire. C’est juste que certaines ne le savent pas encore.


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