Le temps nous transforme. Les aléas nous secouent. Le paradoxe de la volonté de changer, du déplacement physique ou mental voulu ou imposé, c’est qu’il ne s’agit pas de se métamorphoser au contact d’un nouvel environnement mais bien de changer pour oser être soi même.On ne change pas pour se lancer aveuglément à l’aventure mais pour redéfinir ses valeurs, se retrouver et s’aligner avec elles, en cohérence.
Vieillir
Les métamorphoses de l’âge, les transformations du corps, les rôles sociaux ne sont que des costumes. Certes, l’avachissement des chairs, le spectacle navrant de la déliquescence physique, les petites douleurs, viennent nous rappeler que tout à une fin. Enfant, je me pensais éternel. Je le crois peut-être encore un peu, mais alors les petites douleurs quoique limitées jouent leur crin-crin.
Du passé faire mon expérience me disais-je l’autre jour. Hier après-midi j’avais cinq ans, tout à l’heure douze. Des flopées d’émotions ont scandé la chanson de ma vie.
La transformation du temps, c’est un peu d’usure, ça grince et couine, il faut mettre de l’huile dans les rouages, faire des siestes et bouger.
Les aléas
Il y eut des chocs terribles. Il a été nécessaire de s’agripper, tenir, marcher pour ne pas tomber. Ça nous arrive à tous…
La mort de proches, la mort dans la souffrance, la mort violente, sont des expériences désarmantes. Les questions restent. il faut les accepter. Alors on se rend compte qu’on a changé parce qu’on ne rit plus de la même façon ou qu’on délaisse des futilités qu’on aimait bien… On y reviendra peut-être un jour, autrement.
Il y eut aussi ces petites choses, ces contraintes pas forcément dramatiques mais qui ajoutées les unes aux autres ont formé un couvercle et limité nos choix, notre autonomie, notre liberté de conscience parfois. Conformisme, formatage, les leviers de l’oppression sociale sont nombreux. Ils ne sont pas tous utiles au vivre ensemble, au contraire.
Cette nuit je me suis souvenu de la façon dont cadre supérieur dans un ministère, on nous contraignait régulièrement à nous réunir pour subir de longs moments de regroupements très hiérarchisés où nous étions privés de toute initiative pour recevoir passivement des discours verticaux et dogmatiques. L’essentiel du message délivré en plusieurs jours aurait tenu en une feuille A4. En réalité, le but réel n’était pas la formation, ni l’élévation, mais la vassalisation, l’asservissement. Beaucoup se pliaient ou cédaient au syndrome de Stockholm, d’autres renâclaient mais allaient se venger plus tard en reproduisant le même schéma sur leur propre sphère d’influence, d’autres souffraient en silence. Ce schéma s’était développé parce qu’à l’autorité du savoir s’était substituée une volonté de sur-contrôle. L’administration voulait changer le mindset de ses personnels en faisant peser sur eux le poids d’un changement qu’elle n’assumait pas. Ses effets ont été dévastateurs, le sont probablement encore. Il fallait une certaine force morale pour résister sans trahir et créer quelque chose d’utile et cohérent. Ce n’est que bien après qu’on peut mesurer le poids d’une telle expérience. Certains ont sombré dans le burn-out, les ruptures familiales et même l’usure physique prématurée… Le changement par la contrainte crée une torsion mentale (et physique dans une certaine mesure) qu’il faut savoir dépasser ensuite. Ce n’est pas ça changer. Les États Unis d’Amnésie (l’expression n’est pas de moi) nous en donnent un exemple récent.
D’autres aléas peuvent ensuite se présenter : une maladie, un accident technique, une disparition… tout cela, il faut « l’intégrer », s’adapter, digérer, avancer malgré tout.
Partir
Le mouvement m’a toujours animé, depuis petit. Comme si j’étais un esprit nomade, avec une soif d’expérience. N’ayant pas de « berceau », dans le sens où je n’ai jamais disposé d’un repère familial de départ stable auquel me référer ou sur lequel m’appuyer (il n’existe pas de maison familiale où je puisse aller, don je puisse même me souvenir, pas de « chez nous ») , je suis allé chercher mes modèles dans la vie et je me suis parfois sauvé au sens littéral du terme de situations tendues ou insupportables. (Partir n’est cependant pas un but en soi. Rester peut me plaire aussi !)
Certains au contraire préfèrent pour se rassurer, ne jamais bouger loin, rester, approfondir, creuser et s’accrocher à leurs racines. Mais je n’en avais pas.
J’ai changé de métier ou de fonctions (6 fois), de maison (24 fois depuis petit), de région (7 fois ) mais il ne s’agit pas de fuite en avant. Plutôt de progression que d’insatisfaction et de recherche de cohérence. J’ai toujours aimé mes différents métiers, j’ai aimé être là où j’étais mais j’ai éprouvé le besoin de ne pas rester au même endroit conscient que j’avais quelque chose de mieux à apprendre ailleurs.
L’ergonomie du changement
Je ne sais pas mieux dire. Changer c’est se trouver dans un nouveau cadre qui permet de penser l’ergonomie de sa vie, son habitus, ce que l’on fait, produit, le sens même que l’on veut donner à ses actes.
Ce n’est pas juste une question de décor : par exemple, vivre à la campagne, me permet d’interroger ce qui m’est essentiel.
L’idée c’est de pouvoir m’épanouir en apprenant, en créant, en partageant et en prenant soin (de moi, d’autrui). Depuis quelques mois que je me trouve dans un nouveau lieu, la mise à distance m’aide à mieux interroger ce que je fais et pourquoi, et avec qui…
Des aléas ont pu se glisser, réactiver des questions, me rappeler aussi que je n’étais pas dans l’urgence.
Des micros-choix ou petits changements ont pu se montrer révélateurs et en générer d’autres. Je prends l’exemple de la façon dont je suis passé de plusieurs réseaux sociaux à un seul. De fil en aiguille, j’ai pu interroger la façon dont j’utilisais d’autres objets numériques ou technologiques… Il y a eu des changements décidés et assumés un matin qui ont contribué à engendrer d’autres changements par « délaissement » ou glissements successifs, c’est à dire par remodelage progressif de l’habitus. Cette évolution s’est imposée doucement à la fois par des questions (mais pourquoi je fais ça ? est-ce que je suis obligé de ? et si je faisais ça à la place ? ) et le plaisir ou le gain mental procuré.
C’est à dire que ce remodelage c’est un peu comme lorsqu’on trouve enfin la tenue qui vous va. Elle est simple, légère, confortable mais permet le mouvement. Alors on ne voit pas pourquoi on s’ajouterait d’autres colifichets ou accessoires qui ne feraient qu’alourdir…
Oser être soi même
Il n’y a rien d’ostentatoire ou de provocateur, je suis plutôt dans une démarche assertive, en attention bienveillante mais je mesure à quel point faire ce qui me correspond est bon pour moi comme pour les autres.
Oser être soi même rend plus disponible à autrui. Si autrui ne vient pas, le monde est vaste et riche en humains, en vie animale et en surprises diverses.
Quand j’ose être moi même, sans sombrer dans l’enfantillage débile, je renoue avec les sensations du petit explorateur de cinq ans capable de s’émerveiller de la beauté des pivoines, de la profondeur d’une histoire ou de s’amuser des gros mensonges des adultes. Il y a quelque chose de subversif là dedans. Tant pis !
Il y a ce moment précis où l’on fait quelque chose, où l’on va dans la ville, dans la vie ou le village et l’on se dit, »c’est bien moi, je ne dissimule pas – tout en gardant ma dignité », j’avance et je découvre…
On a les souvenirs, bons ou tristes, et la satisfaction de se voir aligné avec ses valeurs.
Ce que l’on fait est en cohérence avec ce que l’on est.
Alors on peut recevoir les émotions et le flux de la vie avec plus de sérénité, se laisser traverser…
Vivre près d’une rivière aide à comprendre cela. La rivière nous traverse et nous mène à la mer. Elle nous fait voyager en la regardant, elle nous transforme même immobiles sur la rive. Je suis certain que c’est en regardant couler les rivières que les hommes ont eu l’envie d’explorer le vaste Monde…


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