Il a fait très beau. En cette saison, on a souvent le soleil dans les yeux. Surtout lorsqu’on se hisse sur le causse. On peut être ébloui au détour d’un virage. Il y avait du monde en ville. J’ai vu beaucoup de jeunes gens qui semblaient avoir pris la tangente du collège ou du lycée. La marchande était volubile. Depuis le retour, je ressens une douce fatigue. Si je me pose pour une pause, je risque de m’endormir. La fatigue me gagne mais mon cœur est content… ou presque.
Une escale au gouffre de Lantouy

Pour rentrer de la ville, il y a au moins trois routes. La plus étroite est ma préférée, mais il ne faut pas s’endormir au volant justement si un 4×4 déboule à toute berzingue empli de chiens énervés à l’idée d’aller courir le chevreuil. Il n’y a pas la place pour que deux voitures se croisent et il faut se serrer vite fait sans aller se frotter aux roches de la falaise.
Un petit crochet et l’on peut s’évader au bord du gouffre du Lantouy. L’eau, issue d’une résurgence mystérieuse, y est vert émeraude en toute saison. Mais le lieu est associé à une légende épouvantable : un couvent a été précipité dans les profondeurs aquatiques, depuis le haut de la falaise. Punition divine méritée. Les moines avaient donné à manger à une jeune servante la chair de son propre bébé probablement conçu des suites des outrages des hommes d’Église. Comme quoi, les histoires d’abbés pas clairs ne datent pas d’aujourd’hui. Mais elle a reconnu le petit doigt dans son assiette. Il n’empêche, ça doit faire drôle de manger son enfant à l’insu de son plein gré.
Tout à l’heure, il n’y avait là bas qu’un groupe de canards qui se sauvèrent en braillant ce qu’ils pouvaient.
Beaucoup d’eau mais les arbres se tiennent encore échevelés dans l’hiver qui n’a pas dit son dernier mot.
Il a fallu rentrer, ranger les courses. Et je me suis dit que je faisais partie des privilégiés. Les gestes ordinaires ici peuvent s’inscrire dans un cadre magique.
Alors, je peux râler parce que le chien pigne et me tanne pour aller jouer à la balle.
Mon thé est tiède, le ciel dehors pâlit déjà. Je n’aime pas quand le jour tombe mais mine de rien les jours s’allongent. Quelques minutes de plus. J’aime.
La beauté, la paix, la joie et la tristesse
Ma petite vie tient dans la beauté du monde. Ici, elle est palpable, puissante, presque addictive. Il ne faut pas grand chose pour se connecter à la nature : les hérons dans le champ d’en face, les chevreuils qui passent devant la maison dans un frou-frou gracieux, les chouettes nombreuses le soir à chasser et j’ai peut-être entendu des cris de renards l’autre soir.
C’est de la rivière que vient cette paix. La rivière nous embrume le matin, elle nous jette son voile au visage comme pour nous retenir. Puis le soleil pousse la brume et nous désigne. Il y a une vraie paix à vivre ici loin des rumeurs parisiennes. Les écrans de télévision quand on les allume, semblent incongrus et obscènes.
Alors c’est une joie, une joie si douce qu’elle frôle la nostalgie. Elle est une fabrique à doux souvenirs pour le futur. Et quelque chose issu de cette beauté, de cette paix et de cette joie, ne peut s’empêcher de me traverser qui est une sorte de tristesse. Pas la tristesse douloureuse, pas le chagrin. Une tristesse de l’âme, une sorte de mélancolie sans amertume.
C’est là que je caresse en songe ceux que j’aime et qui ne sont plus, qui voguent dans le grand tout, dans le grand rien.
Garde-t-on en soi les molécules infinitésimales d’un amour mort ? Comme une trace, un froissement infime. On recueille cette sourde tristesse qui ne se dit pas. On ne peut que tenter délicatement de la laisser sur ce coussin de douceur, de beauté, de paix et de joie. Voilà, tu aurais aimé cet endroit. Je suis là aussi en souvenir de toi.
J’ai acheté des fruits
Il faut sortir de l’hiver par les vitamines. J’ai mille choses à faire demain. Bientôt je dois aller voir des gens chanter, pas loin. Je poursuis inlassablement le désencombrement de mes affaires. Je veux aller vers le printemps.
Je ne suis pas encore prêt à mourir. Quelque chose a bougé pourtant entre le monde et ses menaces de catastrophes, et la ligne de ma vie, ce chemin que je débroussaille et qui s’éclaire au fur et à mesure. Ce n’est pas Dieu, ce n’est pas une mystique de cinéma… c’est une sorte de déploiement silencieux et immense.
J’espère savoir de nouveau un jour écrire de la poésie et peut-être même inventer une chanson, joyeuse. Je ne sais pas pourquoi je pense au Testament amoureux de Rezvani.Il doit avoir 97 ans !
Et je repense à ce canon (qui n’est pas de lui) … je suis vraiment fatigué !
Enfant de la montagne, j'y retourne, j'y retourne
Enfant de la montagne, j'y retourne en chantant!
La fatigue me gagne, mais mon cœur, mais mon cœur,
La fatigue me gagne, mais mon cœur est content.
Auprès de ma compagne, la vie est si douce,
Auprès de ma compagne, la vie me plait tant!

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