Je lis sur un site comment lire cinq livres par semaine « en prenant utilement des notes » et sur un autre comment lire « cinq à dix livres par jour » (carrément) pour enrichir ses connaissances, cette fois sans prendre de notes. Eh bien moi je vous le dis mes bien chères sœurs et bien chers frères, ne lisez pas cinq à dix livres par jour ! Ni même un, lisez comme vous voulez, ce que vous aimez, où vous aimez.
Non aux fiches de lecture !
Une de mes belles mères exigeait que ses enfants lui fassent des fiches de leurs lectures qu’elles semblait diriger par ailleurs. Quelle horreur ! Les comptes-rendus pensums, j’en ai déjà bien souffert au collège et au lycée. Ce sont des « tue- l’amour » de la littérature. J’ai aimé Stendhal après le lycée quand j’ai pu plonger dans le cœur et les reins des personnages sans avoir à rendre compte des sentiments ambivalents que suscitait chez moi Julien Sorel.
Les cours de littérature devraient donner des clés, pas des explications, faire des ponts, des liens, lever les secrets, pas se livrer à des démonstrations conformistes qui assèchent le texte en prêtant souvent des intentions à l’auteur sans lui avoir demandé son avis !
Gamin, j’usais de subterfuges pour emprunter le plus possibles de livres à la bibliothèque, mais je n’aurais pas supporté que l’on m’impose un ordre, une quantité de livres. Tout petit, très tôt, si j’ai appris à lire, c’est que j’avais intuitivement compris que j’allais pouvoir m’émanciper dans mon royaume d’autodidaxie.
J’ai vite compris que la littérature, comme les livres de sciences au sens large, allaient pouvoir m’apprendre des choses sur moi, les humains et le Monde, qui n’étaient jamais dites en cours ni même au sein de la famille pourtant ouverte. Lire c’est accéder à des secrets.
Lectures simultanées
Selon les pièces de la maison, selon l’humeur, le moment, il y a des livres posés ici et là. Souvent deux ou trois ou plus. De genres différents. Parfois un roman vient en concurrencer un autre. Il arrive qu’un bouquin me tombe des mains tandis qu’un autre sera lui très vite… Je peux revenir vers un livre délaissé, ce n’était pas le bon moment… ou être déçu d’une relecture.
Des livres savants côtoient des livres de gare (ou de supermarché), j’aime aussi lire de la poésie ou du théâtre et je re-plonge de temps à autre dans la bibliothèque de la maison… Il m’arrive même de retrouver avec amusement un livre d’enfance, une bande dessinée…un conte… peu importe… c’est selon l’envie, parfois guidé par une association de pensée…
Lorsque je lis, il arrive que je retienne les pages et ralentisse « exprès » la lecture, exactement comme on sirote longuement une boisson appréciée ou l’on déguste un plat… Les uns se dévorent, les autres se dégustent.
Lorsqu’un livre est plus fort que les autres, il arrive que je mette un temps avant d’en entamer un nouveau. Comme pour « le digérer », me l’approprier. C’est comme après un beau concert, ou un bon film, il faut un temps de silence.
Il m’arrive de repenser à certains livres, à des personnages, à l’ambiance… à un moment de la journée ou par exemple je marche et ne peux lire. C’est presque une relecture mentale.
A contrario, si j’écris un roman par exemple, impossible d’en lire un autre. Ma pensée est centrée vers l’écriture.
J’ai rarement pris des notes en lisant mais il m’est arrivé de tenir de petits carnets vers lesquels en réalité je suis peu revenu. Certaines lectures laissent des traces sans que je conscientise vraiment les choses. D’autres s’oublient ou se redécouvrent à la relecture…
Certains romans, je m’en souviens à cause du moment où je les lisais ou du lieu.
Tout cela pour souligner qu’il y a mille stratégies, mille intentions, mille contextes de lectures.
Ne pas s’empêcher, ne pas s’obliger
Certains n’ont pas de livre chez eux. C’est pour moi presque un monde à part. Je me souviens de cette dame qui n’avait pas de livres chez elle, mais un mur entier (un papier peint) imitait une bibliothèque en trompe l’œil.
Nombre de personnes n’osent entrer dans une bibliothèque ou une librairie. Le livre numérique n’a pas compensé cette difficulté.
Et puis un petit groupe lit l’essentiel de la production éditoriale. Dans les années 80 j’avais appris que 90% de la production éditoriale était lue par 10% de la population. Je ne sais si le chiffre a bougé, vous chercherez… mais on reste dans des déséquilibres conséquents. Il y a les grands absents de la librairie.
L’illettrisme, les difficultés de lecture d’une grande part de la population restent un problème majeur. Les derniers ministres de l’éducation ont bêtement cru qu’il suffisait de s’appuyer sur le b-a ba pour progresser. Ce n’est pas le cas. La question des méthodes de lecture est impossible à discuter aujourd’hui. Elle occulte tout le versant culturel, la relation au livre, à l’écrit… mais ce n’est pas mon sujet·
Lire n’est pas une compétition
Lire ne doit pas être une course, ni une compétition et encore moins quelque chose à approcher de manière quantitative. C’est absurde. Certains culpabilisent, procrastinent même à cause de cette injonction.
Si on se gave de conneries (et les tables des libraires n’en manquent pas), on ne deviendra pas miraculeusement un sage éveillé.
Ce qui compte c’est la rencontre, la qualité de la rencontre.
J’ai toujours aimé aller aux livres singuliers, délaissant « les prix de l’année », pour dénicher un talent dont on ne parle pas forcément à la télévision mais qui va dire « autre chose ». La rencontre avec le livre tient de la rencontre amoureuse sauf que le polyamour est non seulement toléré mais recommandé.
Ces rencontres m’appartiennent, je suis assez égoïste là dessus, mais ce qui me convient ne conviendra pas même à mon meilleur ami. Et réciproquement.
Les « grands lecteurs » au sens lecteurs cultivés, sont animés de curiosité, prennent le temps de plonger dans le livre, d’y penser, parfois d’y revenir. Le livre vient sur la table du bureau mais il a le droit aussi à l’intimité de la chambre. Le livre n’a pas de fonction « utilitaire » au sens réducteur du terme.
Celle ou celui qui aime lire ne peut s’empêcher de lire. Il faut lui faire confiance.
La lecture n’est pas une question de rapidité. Ou plutôt la fluidité est le révélateur de compétences acquises (automatismes…). Lire le plus vite possible (outre le fait que cela touchera vite ses limites) n’est pas une garantie de meilleure compréhension. Dans les années 80 on travaillait la prise d’empan et la vitesse mais la biologie nous limite…
Toutefois, un quart d’heure de lecture m’apprendra plus qu’un quart d’heure de podcast et l’écrit permet de mieux fixer l’information, des retours etc.
N’écoutez pas les conseils ! Fuyez les coachs !
Mon conseil c’est de ne pas écouter les conseils ! Je le dis souvent. Ça peut sembler paradoxal, mais le conseilleur ne vous connaît pas et ne sait pas accompagner votre cheminement. Ce cheminement vous appartient.
Un projet de lecture, un parcours de lecteur, ne peut-être vu sous l’angle quantitatif… Qu’on diversifie son expérience, qu’on se promène chez les (vrais) libraires, dans les salons du livre… que l’on cherche pour soi, le livre qui répondra à une question, éclairera une quête, ouvrira une fenêtre, chatouillera les convictions et les fera évoluer, fera rêver, est bien plus intéressant et amusant !

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