Une chose à la fois


Ballon

·

5–7 minutes

Une chose à la fois. Cela fait un moment qu’on a compris que l’histoire des humains multitâches était un mythe. On l’a même utilisée pour trouver une excuse à la sur-sollicitation des filles ou nous confondre avec des ordinateurs. Faire plusieurs choses à la fois est mauvais pour la productivité. Mais il faut aller plus loin : se centrer sur une chose à la fois fait du bien et permet d’atteindre le flow. Mais cela exige que chacune, chacun s’autorise à s’affirmer et se libérer de pressions extérieures.


Un matin ordinaire

Je me suis rendu compte ce matin que « sans y réfléchir », je consultais mon réseau social préféré (Mastodon), tout en « écoutant » ou regardant par à coups les infos télévisées et buvant mon thé matinal. Trois choses en même temps avec des allers-retours.

J’ai encore une tasse de café à ma gauche, tandis que je tape mon texte sur le clavier. J’entends en arrière-plan le chien qui ronfle et plus loin, la machine à laver qui fait son travail. Face au clavier, ma tâche première est de réfléchir et d’écrire en prenant soin à la construction des phrases, à la mise en forme et si possible à l’orthographe. Je sais bien qu’il faudra que je relise le tout à la fin de mon premier jet.

Ce faisant, il est facile d’avoir une première analyse critique de mes actions. Il y a ce que je sais, les efforts que je fais et le réel d’habitudes ancrées parfois depuis un moment : écouter les infos en prenant mon petit déjeuner, c’est une chose que je dois faire depuis bien longtemps. Les télécommandes et le smartphone ont accru ces gestes réflexes.

En termes de productivité, il n’y a pas de réelles conséquences à consulter un réseau social, tout en écoutant la télé et petit déjeunant… Je peux formuler au moins trois critiques : le choix du moment, la perte d’attention à ce que je fais, mais plus grave encore est à mes yeux l’assujettissement mental et presque l’asservissement que cela engendre.

Le choix du moment

Exceptée la contrainte horaire éventuelle liée au travail, à un rendez-vous ou un projet, je sais qu’écouter les infos le matin, ce n’est pas le meilleur moment, ou en tout cas pas pour commencer la journée.

J’aime envoyer un « salut » matinal sur le réseau social, cela crée du lien avec quelques unes et uns que je suis… mais si je fais du multitâches suis-je vraiment en attention aux écrits des autres ?

Et puis, mon kiwi et mon thé matinal, ne méritent-ils pas eux-aussi une attention, une centration paisible ? On sait qu’un repas pris dans l’attention sera mieux apprécié et digéré. Les petites tâches exécutives qui l’accompagnent seront mieux accompagnées. Sans aller jusqu’à un cérémonial, ce moment qui peut-être l’un des moments premiers pour entrer dans la journée, mériterait d’être valorisé.

Être à ce que l’on fait

Si j’apprécie des travaux comme ceux du jardin, c’est qu’il est impossible en nettoyant les rosiers d’emporter le smartphone ou même de grignoter. Il faut être à sa tâche. Des pensées peuvent venir, mais ce que j’ai à faire, si je veux le mener à bien, va me solliciter assez pour que je pense qu’à ce que je fais. La satisfaction viendra du travail accompli, souvent visible à l’œil nu.

J’ai depuis longtemps désactivé les notifications. Je peux me passer des écrans. Même au bureau je savais ne pas répondre aux mails en réunion… La plupart de mes amis ne se formalisent pas si je ne réponds pas immédiatement au téléphone ou aux messages…

J’ai la chance de pouvoir vivre dans une maison où chaque tâche peut être associée à un espace distinct. Cela évite que les choses ne se mêlent inutilement. Il peut m’arriver toutefois dans une tâche d’être aspiré par une autre. Comme des enfants, les animaux de la maison, viennent parfois vers moi pour réclamer de l’attention. Il faut un peu les contenir…

En conduisant l’autre jour, je me disais que c’était bien aussi de conduire la voiture sans la radio. Je vois mieux le paysage ou les événements de la route. J’entre mieux même dans la poésie de la campagne, le lever du soleil…

Anticipation et fluidité

Pour être à ce que je fais, il faut souvent avoir anticipé et veillé à choisir le bon moment pour telle ou telle tâche.

Je suis dans la nécessité de savoir anticiper, car sinon, la précipitation peut m’inciter à agir simultanément. C’est coûteux et stressant.

Il ne s’agit pas de verser pour autant dans une organisation ultra minutée. Même au travail, je me rendais compte que l’imprévu devait être intégré. Ce qui veut dire, être assez solide dans son organisation pour accepter l’inattendu avec souplesse.

Je dois prévoir mais conserver la fluidité, sinon je me crée des contraintes stressantes qui vont nuire à la créativité.

Quand je veux apprendre, je dois pouvoir être centré absolument sur ce que je veux comprendre et mémoriser.

Quand je veux créer, je dois pouvoir plonger dans ce que j’ai à faire sans avoir à être contraint par un horaire…

Les temps de partage doivent bénéficier d’une réelle attention.

D’une façon plus large, pour être à ce que je fais, en me centrant sur une chose à la fois, je dois interroger mon intention.

Si je décide d’aller prendre une douche, je ne vais pas tellement pouvoir répondre au téléphone en même temps. Si je mène une action, la machine que j’utilise doit être à mon service et jamais l’inverse même dans un automatisme en apparence sympathique.

Le moyen technique que j’utilise pour mener une action doit être interrogé dans sa légitimité. En plus, c’est bon pour l’écologie ! J’y pensais l’autre jour quand je me suis vu aller chercher l’aspirateur alors que la pelle et le petit balai suffisaient. Je ne sors pas tellement du sujet si on pense au nombre d’objets technologiques censés nous alléger la tâche ou faire plusieurs choses alors que souvent nos petites mains suffisent.

Faire de sa vie un art

Un art ou un artisanat. C’est à dire, ne jamais nous confondre avec un robot industriel, un truc censé augmenter à tout prix la productivité. Un objet de luxe, n’est pas un objet cher mais un objet élaboré avec intention, attention et patience.

C’est une affaire de qualité. Même le polyamour suppose de savoir être attentif à chaque être aimé. Sinon, ça s’appelle de la partouze et c’est assez vulgaire et dégradant.

C’est aussi en faisant une chose à la fois, avec donc pour me répéter cette intention, cette attention et cette patience, qu’on peut mieux vivre pleinement, se laisser traverser par la vie, y prendre sa place, vivre en poésie…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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