Voilà Monsieur Loulou qui s’exclame enthousiaste : « j’ai signé trois pétitions cette semaine ! » Interrogé, il sait énumèrer les deux premières mais pour la troisième ne se souvient plus très bien. Tu serais pas un peu slacktiviste toi ? Peut-être qu’on ne peut pas changer le monde depuis son canapé.
La pétition contre les néonicotinoïdes
Je l’ai signée comme Monsieur Loulou et tant d’autres. Mais je n’arrive toujours pas à prononcer « néonicotinoïdes » du coup on dit le nom du monsieur qui a inventé la Loi.
Visiblement celle là a réveillé les médias même si nombreux ont été tenté de jeter le discrédit sur les signataires. On a chez certains plus entendu les soutiens de la Loi que les détracteurs.
On verra ce qu’il adviendra de la suite mais nous voyons bien que certains comptent sur l’été pour qu’une autre actualité prenne le devant…
Floraison de pétitions
Depuis ce succès, les pétitions fleurissent.
Des plateformes problématiques
J’ai failli signer une pétition qui refuse le fichage des homosexuels par l’Institut français du sang.
Voici un extrait du texte :
Pendant près de 40 ans, l’Établissement Français du Sang a donc récolté les données personnelles, comprenant le nom, prénom, date de naissance, lieu de naissance, sexe, adresse postale et numéro de téléphone de plusieurs milliers d’homosexuels afin de les conserver dans des fiches ayant pour but de leur empêcher la possibilité de tout don pendant 274 ans.
Depuis 2022, les critères de sélection appliqués pour prétendre à un don du sang sont enfin les mêmes pour toutes et tous, indépendamment de leur orientation sexuelle.
En 2025, trois ans après cette entrée en vigueur, l’Établissement Français du Sang conserve néanmoins toujours toutes ces données personnelles obtenues pendant près de 40 ans de discriminations. Cela a pu être vérifié par un·e des membres de l’association
Sur le principe on ne peut être que d’accord. Mais je me suis retrouvé confronté à trois problèmes majeurs :
a) au regard de la Loi, et de la protection des données, il me semble qu’il y a plutôt matière à porter plainte, saisir la Justice et ou la CNIL. Je pense qu’on peut trouver aisément dans la jurisprudence de quoi faire accélérer les choses.
b) la pétition est adressée au président de l’Institut comme si c’était à lui de statuer, non, il doit se conformer aux textes.
c) plus problématique encore : alors que la pétition contre les néonicotinoïdes passe par l’Assemblée Nationale et voit la validation des signatures via France Connect qui me semble sécurisé et relève du service public, cette pétition prend appui sur une plateforme privée (pas du tout associative – une société par actions simplifiées, au capital de 160 000 €). Découvrant que l’on voulait collecter de nombreuses données personnelles sans savoir ce qu’il en serait fait, j’ai interrompu le processus. Mais j’ai reçu tout de même un mail de relance preuve que sans mon accord cette plateforme avait déjà recueilli des données personnelles me concernant ! Pire encore, pas de lien dans le message automatisé pour se désinscrire et demander l’effacement de mes données. Il a fallu que je cherche sur le site de cet organisme. Un peu problématique surtout quand on voit les termes de la pétition.
Comme le rappelle France 24, signer une pétition sur une plateforme c’est confier ses données personnelles à la plateforme mais aussi dans de nombreux cas, à l’auteur de la pétition.
Qui lance la pétition, pour quoi faire ?
S’il est des pétitions lancées par des mouvements, des associations, certaines peuvent être lancées par des individus. Dans tous les cas, il peut y avoir risque de manipulation ou d’instrumentalisation. On le voit souvent sur le net… Le projet de mobilisation du 10 septembre par exemple semble être une initiative d’extrême droite. Le mouvement des gilets jaunes n’était pas sans ambiguïté. Une personnalité pourrait vouloir se mettre en avant grâce à une pétition…
Les risques du slacktivisme
Un texte de 2022 [Open Edition – Journals] résume assez bien le slacktivisme qui n’est pas que négatif à la base.
Le slacktivisme est un néologisme issu de l’association des mots slack et activism et qui peut être traduit par l’expression d’un activisme mou qui se laisse aller. Cette expression a été créée par Dwight Ozard et Fred Clark lors d’une série de séminaires donnés au Cornerstone Festival de 1995. Malgré sa connotation péjorative associée à la paresse et au narcissisme, le terme de slacktivisme a également été utilisé positivement. Il permettait de désigner les activités de militantisme en ligne, à petite échelle et à échelle personnelle, entreprises par des jeunes au profit d’une communauté (Christensen, 2011).
Comme toujours, il y a discussion entre celles et ceux qui pensent que ça ne sert à rien, d’autres que ça peut faire pression, lancer un débat voire transformer vraiment une situation et engager ensuite à l’action…
Ça me rappelle ce que j’ai vécu souvent dans des institutions, associations, conseils divers où l’on faisait voter des « motions » à main levée ou circuler des pétitions qui ne donnaient pas forcément tous les éléments du débats… mais surtout, ça ne servait souvent qu’à se faire plaisir entre personnes déjà convaincues.
Monsieur Loulou, je ne suis pas certain qu’il vote. C’est sa liberté. Mais j’ai peur qu’il se dédouane à bon compte en pensant avoir fait un acte militant et « son devoir ».
Aussi efficace que porter un string contre la faim
Je peux demain matin lancer une pétition pour la paix, contre la faim ou telle autre grande cause. C’est déjà bien de savoir qu’il reste des gens opposés à la guerre… Mais dans la plupart des cas c’est aussi efficace que de prétendre porter un string contre la guerre ou la faim. Personne ne le voit, cela ne fait rien avancer… moins même qu’un don de quelques euros aux associations d’aides aux victimes de la guerre ou aux association humanitaires contre la faim…
Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas agir sur le plan politique et c’est souvent terrible de constater à quel point nous ne pouvons agir concrètement. Mais il y a toujours le risque de commenter le sort des victimes bien au chaud…
Il ne s’agit pas de culpabiliser, mais que chacun se demande ce qu’il peut faire, à quelle hauteur, pour quoi. La fraternité (ou adelphité si on veut) ce n’est pas juste une pétition de principes. La solidarité ne se contente pas de paroles.
L’indignation n’a de vertu que si elle est un levier, que si elle engage.
Lucidité
Je ne suis pas certain que si demain matin l’extrême droite lançait une pétition contre l’immigration elle ne remporterait pas un vif succès. Sans aller si loin, on pourrait en voir par exemple contre l’Union Européenne etc.
Je me méfie également de la tentation qu’il pourrait-y avoir d’ostraciser tel ou tel. La démocratie doit savoir pondérer les effets de meute, de foule.
Il me semble que nous devrions :
- exiger un service public de la pétition et en tout cas un encadrement plus précis encore de celles-ci
- savoir toujours qui lance une pétition de façon très claire
- savoir ce qu’on fait de nos données personnelles
- pouvoir comprendre le but de la pétition c’est à dire au delà de l’affirmation d’un refus, quel projet elle veut engager ou quelle règle elle veut mettre en œuvre
Il y aurait probablement une piste autour de la démocratie participative, de l’intérêt et de la nécessité de consulter directement les citoyens sur certains sujets de façon régulière… mais il faudrait d’une part disposer d’outils numériques solides et sécurisés et surtout inciter à la rencontre physique, réelle… et que le pouvoir mette en œuvre cette volonté démocratique… Et nous en sommes loin aujourd’hui puisque le chef de l’État a pu confisquer à son profit une élection qu’il a pourtant perdue.
J’ai signé… mais après, que vais-je faire et avec qui ?
J’ai signé… mais je veux garder une valeur à ma signature et veiller à ne jamais signer de « chèque en blanc ».
J’ai signé, mais la vigilance reste de mise Monsieur Loulou !


Un mot en retour ?