Te souviens-tu de tes 15 ans ?


Ellecourt

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8–11 minutes

La question est venue comme ça. Elle n’est pas si simple. Il a fallu regarder les dates. Te souviens-tu de tes 15 ans ? Autre siècle, autre monde, autre vie. Étions-nous si différents ? En vérifiant, je me suis rendu compte que mes souvenirs n’étaient pas tous précis. Il n’y a aucune photo de moi quand j’avais 15 ans.


Les années lycée

C’était ma première année au lycée. Littéraire, nul en mathématiques, j’avais consciencieusement raté mon brevet sans que cela ne fasse frissonner personne.

Les matheux, au collège, c’était les fils de bourgeois, leurs pères étaient ingénieurs ou cadres de l’usine. Leurs conversations portaient alternativement sur les exercices d’algèbre et le foot. Pas mon monde.

En classe de troisième, j’étais officiellement le chef des remplaçants au foot. Cela me permettait d’envoyer les autres sur le terrain et de ne jamais jouer. Au lycée, je finirai par sécher un certain nombre de cours d’EPS…

Quand j’y pense, mes meilleurs amis au collège étaient tous issus des classes populaires ou de la petite bourgeoisie. Pas des riches. D’instinct, on s’était retrouvés.

Au lycée, j’arrivais dans une classe littéraire : au début, nous n’étions que deux garçons et à la fin je serai le seul. La plupart des filles étaient plus âgées que moi, certaines allaient même atteindre leur majorité. Elles me regardaient de haut. Elles avaient une certaine conscience politique. Nous étions en plein giscardisme.

Je m’asseyais devant. Ce n’était pas très bien vu. C’était juste parce que j’étais myope mais sans lunettes et voulais voir le tableau.

Nous avions un grand nombre d’heures de français. Je ne faisais pas de latin mais du grec ancien depuis la quatrième. Nous avions des cours d’anglais et d’italien. La prof d’italien se faisait chahuter. Elle ressemblait à Édith Piaf, totalement apeurée. Il parait qu’un jour les filles l’avaient enfermée dans un placard. Une fois, en plein cours, l’une d’elle était venue s’asseoir sur son bureau et avait fouillé et vidé son sac à main devant nous. Je me souviens qu’elle lui avait demandé si elle avait encore ses règles. La prof, accrochée à sa fiche, complètement perdue, finit par disparaître quelques mois. À contrario, celle d’Histoire imposait son autoritarisme et sa voix criarde. C’était une femme qui ne cachait pas son anticommunisme et son aversion pour les gauchistes. Elle avait décrété que je n’aimais pas la géographie. J’avais parfois de très bonnes notes en Histoire quand j’avais « trouvé » quel plan elle attendait. Moments pénibles. Heureusement j’aimais bien le cours de grec ancien. Nous étions quatre, respiration. Le prof d’EPS était loufoque, lui nettement à gauche proposait autre chose que du foot, il nous avait même appris à « courir à l’envers » ou faire de l’expression corporelle…

Le théâtre

Mon moteur, ce qui me sauva même de ma phobie scolaire au collège, ce fut le théâtre. Une troupe était venue en cinquième nous jouer les « Fourberies de Scapin« . C’était le « Théâtre Demain » d’André Rousselet. Un type formidable qui menait des ateliers en milieu scolaire. Ce fut le déclic. Outre ses ateliers, je décidais de lancer une petite troupe de théâtre avec les copains. J’écrivais des pièces. On répétait au collège, à la maison et surtout nous allions jouer de salle des fêtes en foyer rural, de maisons de vieux en maison de jeunes et de la culture (MJC).

Le théâtre m’a sauvé autant pour ce qu’il me permettait de m’évader d’un quotidien pas simple, que de la liberté qu’il offrait. Il y avait parfois du monde aux représentations, parfois presque personne. C’était naïf mais déjà j’osais mêler poésie et subversion. Nous mélangions farce et contestation. Aucun adulte ne nous supervisait vraiment. Ma mère jouait parfois les chauffeurs et veillait de loin… mais nous étions motivés et responsables. Nous formions un petit groupe de 8 à 10 copains. C’était très chaleureux. Très soudé. Nous nous aimions les uns les autres. J’avais appris à écrire les rôles en fonction des personnalités. Xavier Villard, qui fera plus tard carrière dans le spectacle, était une sorte de jeune Galabru truculent. Je l’ai retrouvé au lycée pour des duos où la complicité était parfaite. Les adultes nous faisaient confiance. On nous prêtait des salles. Les journalistes locaux faisaient des articles. Nous étions fiers.

Au lycée, la chose se poursuivit sous la forme d’une sorte de club de théâtre. Je devais pompeusement appeler ça « Atelier ». Il y avait déjà dans la place un prof de lettres qui jouait les classiques. Il était entouré d’un groupe un peu snob. Ce petit monde avait une haute considération de lui-même. Ça ne lui plaisait pas beaucoup au monsieur que je vienne le concurrencer. Chose étonnante, je trouvais l’appui du proviseur de l’époque, un communiste disait-on, qui avait de l’autorité et me permit d’avoir des créneaux dans la salle de théâtre du lycée et même d’aller animer un atelier pour les collégiens à l’annexe. C’est là que commençait à poindre mon goût pour l’enseignement. Tous mes temps de midi étaient occupés par le théâtre et souvent nous répétions le samedi. Je continuais de suivre les ateliers d’André Rousselet.

Progressivement au lycée, j’allais aussi m’engager comme délégué de classe, puis au conseil d’administration, puis au foyer des élèves… C’est en première je crois ou en terminale, que je me suis retrouvé dans l’organisation d’une grève des élèves (mais résolument non violente, on avait inventé des cours parallèles s’il vous plaît !)

À la maison

Ce n’était pas tellement rose. Ma mère déjà malade travaillait encore, mais cela ne durerait pas. Elle était pourtant jeune. Malgré les difficultés, il y avait de jolis moments. Nous avions deux chiennes, deux chats. Il y avait le jardin. Et les livres, beaucoup de livres.

Le téléphone était peu utilisé. Il a fallu attendre 1979 pour que tout le département bascule en automatique. Longtemps pour appeler mes grands parents, il fallait passer par une opératrice. « Le 23 à Bras d’Asse, s’il vous plaît ! » À la fin du mois, avec la facture, on recevait les petites fiches manuscrites pour chaque appel passé.

La télévision c’était trois chaînes ! Toutes n’étaient pas encore en couleur et la 3 n’avait pas de publicité. Les chaînes d’ailleurs ne fonctionnaient pas en continu.

On ne se souciait pas du prix du chauffage. Nous n’avions pas d’hypermarché mais de petits supermarchés ou des commerces locaux. Aller au cinéma supposait de se déplacer en voiture. Il y avait encore des disquaires, des libraires… mais l’accès à la culture était compliqué. Le théâtre, c’était à Marseille.

Pour se rendre au collège et au lycée, il fallait prendre le bus et parfois très tôt. Vers 6h30 pour le Lycée. Le chauffeur faisait hurler Radio Monte Carlo, ça puait le diesel et le skaï.

Aller à Paris relevait de l’expédition. Il y avait des trains de nuit.

Certainement avions-nous un autre rapport au temps. Les amis venaient me chercher. on ne s’appelait pas, nous ne pouvions évidemment pas nous envoyer de message.

J’avais des dictionnaires à la maison, mais les recherches importantes je les menais dans l’encyclopédie Universalis de mon grand-père ou au centre de documentation du lycée qui était comme un temple pour nous.

Honda Amigo

C’est pour mes 14 ans que ma mère en tremblant m’offrit ma petite Honda Amigo à 4 temps. Jaune. Elle fut une libération et très vite j’appris à aller au lycée avec elle quand il ne faisait pas trop froid. Il fallait mettre un casque, elle avait du mal avec certaines pentes un peu rudes mais quelle libération ! J’ai beaucoup roulé avec. J’ai pu me libérer du bus scolaire ou je pouvais aller seul aux répétitions. Il fallait mettre le casque blanc, penser à faire le plein… Elle m’accompagna jusqu’à mes 18 ans et mon permis de conduire…

Et les amoures ?

Longtemps j’ai cru que c’était à 15 ans que je connus ma « première fois ». En réalité non, c’était l’été de mes 14 ans comme pour clore les années collège. Même si j’allais sur mes 15 ans je ne les avais pas. J’avais en quelque sorte jeté mon dévolu sur le plus beau garçon de la classe. L avait un mois de plus que moi. Il était doux et calme, avec une véritable aura. Nombre de filles murmuraient sur son passage. Ses yeux, sa silhouette fine, ses mains, sa bouche raffinée… Je l’ai invité à passer quelques jours dans la maison de mes grands parents où il y avait une piscine. Nos mères qui s’entendaient furent d’accord… Il ne dit pas non au contraire. Il se passa ce qui dut se passer et ce fut un joli souvenir. Nos routes se sont séparées chacun allant ensuite vers son lycée. Il revint vers moi quand j’eus mes 18 ans et là, idiotement coincé à une époque où il fallait un certificat de « bonne moralité » pour devenir enseignant, je l’éconduisis… avec la plus grande des tristesses. La sienne, la mienne. Paradoxe d’une époque tolérante mais en même temps bloquée sur ses secrets et ses interdits.

En seconde, j’étais dans la classe des filles. Ça ne me conférait pas beaucoup de virilité. Je partageais des relations sentimentales mais sages, aussi bien avec des filles que des garçons, constamment sur la crête mais je ne culpabilisais pas… J’avais seulement la crainte d’allusions ou de provocations directes de certains garçons travaillés par leurs hormones et qui me faisaient des avances. Il fallait parfois écarter des mains baladeuses…

Des mondes séparés

L’époque était un mélange de libertés et de pesanteurs. Certains copains ne sortaient pas de la sphère familiale. Je sais que certains n’ont pas changé de village, de maison même. D’autres fumaient et pas que du tabac. Certains avaient des relations sexuelles régulières. On entendait parfois parler « d’accidents ». D’autres semblaient sages comme des images. Il y avait les sérieux dont les vêtements étaient choisis par leurs mères et les filles avec leurs écharpes et leur tenues dominées par la couleur violette. Elles prenaient des airs mystérieux et affichaient une figure pâle.

Il y avait même à la campagne, les prémices d’un monde en mutation. Giscard nous était insupportable. Les racistes étaient décomplexés au bar ou dans les familles. Mais il y avait une envie de s’émanciper, de découvrir le monde, de pouvoir vivre librement. On commençait tout juste à entendre parler d’écologie. René Dumont avait été candidat à la présidentielle de 74. Pourtant nous n’étions pas dans l’ensemble politisés au sens classique du terme…

Mes copains écoutaient des variétés. J’écoutais déjà Brassens, Anne Sylvestre ou Hélène Martin et ma mère passait ses disques de jazz des années cinquante. À la télévision, si la plupart des émissions étaient bêtes à mourir, on apercevait parfois Léo Ferré ou Guy Béart.

À 15 ans, je crois bien que j’étais une jeune âme et que se dessinait déjà un peu de ma vie future même si je n’aurais jamais pensé vivre plus tard ce que j’ai vécu. Je ne sais pas si nous étions si différents des jeunes d’aujourd’hui…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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