La série Adolescence créée par Jack Thorne et Stephen Graham fait parler d’elle, nous happe autant qu’elle nous trouble. Forte et puissante, mais que ferons-nous des questions qu’elle met en avant ?
Ne pas spoiler
Rare qu’une série ne m’endorme pas. Je craignais un peu avec le bruit fait autour d’elle qu’on ne sombre dans une forme de racolage ou de voyeurisme. Je n’ai pas décroché et j’ai regardé l’ensemble des quatre épisodes à la suite.
Si j’ai bien compris elle connaît déjà un succès formidable et d’ailleurs mérité à mes yeux.
Il faut veiller à ne pas trop en dire pour que chacune et chacun puisse recevoir cette série sans préjuger, sans idées préconçues.
J’espère que les ados pourront en parler entre eux et avec leurs parents, les enseignants…
Sans rien dévoiler, alors que l’histoire se passe en Grande-Bretagne, chacune et chacun pourra s’y retrouver. Une sorte d’universalité dans l’intensité dramatique dépasse le fait divers.
Empathie et incarnation
Tous crédibles, des rôles principaux aux rôles secondaires, tous incarnés avec sincérité ces personnages sont tous attachants. La série ne cache pas leurs failles mais le fait avec empathie.
Le jeune Owen Cooper porte avec justesse les contradictions et le désarroi de cet âge. Les jeunes s’y retrouveront, j’espère que les adultes se souviendront… Au passage, la puissance de jeu de ce jeune acteur est proprement saisissante. Ce mélange d’enfance qui se dispute à la maturité, ce déchirement, ce besoin de reconnaissance et d’autonomie, tout y est…
La caméra va sans fard à la rencontre de chacun des personnages, sans complaisance mais aussi avec respect. L’approche n’est pas binaire ni bêtement démonstrative.
Les épisodes filmés en plan-séquence, nous forcent à entrer dans le réel. Mais la réalisation ose nous laisser à nos questions comme souvent la vie .
Tout ne sera pas élucidé. « Les questions sont pour l’homme, les ciseaux pour les roses » disait Marc Alyn. Pour certains qui critiquent la série sur des plateformes comme AlloCiné ce n’est pas supportable. Il leur faudrait « des explications », une « morale »…
L’indéfinissable adolescence
Les uns voudraient la faire commencer trop tôt quand d’autres voudraient la faire durer à un âge où j’étais déjà salarié et sûrement plus sage qu’aujourd’hui…
Être ado dans les années 70 n’était pas qu’amusant. Nous étions très libres. Nous pouvions être cruels entre nous. Mais le monde semblait nous offrir des perspectives, des voies d’émancipation et de progrès… une certaine fraternité nous unissait malgré tout. Nous contestions et nous avions raison, « l’ordre établi » mais nous pensions pouvoir tracer notre chemin…
La série nous montre des jeunes qui vont mal, nous démontre que l’uniforme porté en Grande-Bretagne ne les empêche pas de rencontrer des difficultés y compris avec une autorité mal incarnée qui souffre elle même de manque de reconnaissance…
On sera vite tenté de vouloir dénoncer « le système ». Il faut des coupables, il faut des réponses autoritaires, ajouter de la répression…
Mais outre le fait que les adultes semblent avoir un peu vite oublié l’ado qu’ils étaient, il serait peut-être utile qu’ils apprennent à écouter et comprendre les jeunes, les reconnaissent dans leurs aspirations, acceptent à la fois leur immaturité, leurs peurs et leurs pulsions mais les reconnaissent dans leur lucidité et leur capacité à critiquer souvent fort justement le comportement d’adultes qui se ridiculisent par leur propension à mentir et à opprimer plus faibles qu’eux.
Bien sûr c’était déjà le cas autrefois mais là où la reproduction sociale servait de barrière de protection maladroite en offrant des débouchés, là où les institutions détenaient seules le savoir, tout a changé et change encore.
Cette jeunesse qui s’exprime parfois avec difficulté dans la langue « scolaire » dispose pourtant de connaissances que je n’avais pas à 17 ans… tout en souffrant de béances hallucinantes. Mille paradoxes l’animent. Elle est à la fois terriblement lucide, pessimiste et à fleur de peau, en quête d’espoir, en attente de ce qui vient rarement des adultes et qui pourrait commencer par l’expression sincère de leurs propres doutes mêlée de la foi en l’existence, la capacité d’avancer collectivement, de résoudre des problèmes, de construire… de faire alliance, de faire société.
Contrairement à l’antienne souvent mise en avant, les ados ne sont pas des enfants rois mais des enfants relégués à leurs devoirs, sommés de les faire seuls quand ils ne sont pas « du bon milieu » et confinés devant leurs écrans. Comme le dit le jeune héros du film, il ne sait pas toujours qui est « son ami » ou « son amie » dans la vraie vie… La compétition avec son corollaire qu’est la disqualification d’autrui sont devenus les nouveaux rites initiatiques cruels d’une société désespérée d’elle-même. Une machine à broyer par l’exclusion.

Les adultes disent aimer leurs enfants, mais comment le font-ils, comment leur disent-ils ? Comment les encouragent-ils ? Comment les accompagnent-ils ? Qu’attendent-ils eux qui doutent tellement d’eux-mêmes et dont les vies sont difficiles… ?
S’interroger, éviter les poncifs
Je vois bien que je risque d’asséner des généralités. Je crois que cette série est d’abord un miroir tendu pour nous regarder, nous interroger… Si j’enseignais aux ados, aux collégiens et lycéens (ce que je n’ai jamais voulu faire), j’imagine les beaux débats philosophiques que l’on pourrait ouvrir à la condition de laisser la parole circuler, de poser des questions et de ne pas vouloir tirer de conclusions à la place des jeunes. Juste leur dire et leur démontrer en actes simples et sincères qu’être adultes, surtout pour celles et ceux qui ont pondu des enfants ou ont reçu mission de les éduquer, c’est d’être là, présent-e-s pour elles et eux, pour les accompagner sans les tenir, ni les retenir mais sans les faire douter de notre confiance.

Un mot en retour ?