Si je devais retenir une chose. Ce que j’ai aimé faire dans ma vie, plus que tout, c’est raconter des histoires aux enfants. Un parent qui ne le fait pas se prive d’un vrai bonheur et prive aussi son enfant d’une vraie chance. Je ne connais pas de moment plus délicat, plus délicieux, plus enrichissant. Et je crois que cela me donne l’idée d’ inventer à nouveau des histoires, les écrire, les enregistrer puisqu’il n’y a plus d’enfants auprès de moi… peut-être que des oreilles passeront par là…
Une histoire chaque soir
C’était le rituel avec ma mère. Dans les premières années, il y avait des histoires qu’elle devait raconter, comme ça, de mémoire. Ça allait de pair avec les chansons patrimoniales. « Aux marches du palais » c’était aussi une histoire…
Et puis, il y a eu des histoires qu’elle lisait : cet énorme volume qui comptait une courte histoire pour chaque soir. Ces albums. Blanche-Neige, à force de l’entendre lire et relire, de questionner les signes sur la page, j’ai su lire.
Et puis je me suis débrouillé assez vite pour lire ce qu’on me donnait vers quatre ans. Arrivé en primaire, basculé dans le monde des grands du cours élémentaire à cinq ans et demi puisque je savais déjà lire, je découvris assez vite que je pouvais à mon tour lire aux autres… ou leur inventer des histoires…
Cousins
Ainé des cousins, c’était à la fois une contrainte et un privilège. Les adultes avaient vite compris que je pouvais aisément me substituer à eux au moment du coucher pour lire ou inventer surtout des histoires que mes cousins écoutaient captivés.
Nous dormions toutes et tous, chez ma grand-mère dans le sud, dans « la chambre des enfants ». Une immense pièce au rez-de chaussée. Avec les enfants d’amis qui s’étaient ajoutés, il n’était pas rare que nous nous retrouvions à huit, dix, douze dormant sur des matelas ou des petits lits à sommier métallique que l’on déployait dans la grande pièce. Quel joli dortoir ! Mais pour que ce petit monde ne s’énerve pas et ne bavarde pas à l’infini, il fallait des histoires, des contes…
Je n’avais pas treize ans et je les tenais par des histoires de colporteur, comme celle des Trois pommes. Parfois le « public » redemandait la même, ou des histoires qui se passent à telle ou telle époque, avec tel ou tel personnage. J’ai toujours adoré les histoires d’orphelins, d’enfants qui fuguaient, de personnages mystérieux dans la lande… Ça pouvait être triste, un peu horrible, mais ça terminait bien. Je racontais ça dans la pénombre. Les plus jeunes s’endormaient ou d’autres questionnaient pour relancer le récit. On s’endormait apaisés…
En classe
En maternelle, et jusqu’au CM2, j’ai tours aimé raconter des histoires aux élèves. En lire bien entendu, je lisais beaucoup d’albums aux élèves… Il y avait tout de même cette récompense. Cela pouvait arriver dans un creux d’après-midi, lorsque je sentais la classe un peu lasse ou parce que nous avions bien travaillé… parfois trente minutes avant la cloche finale de la journée… souvent en fin de trimestre, à Noël ou fin juin…
Je ne les prévenais pas. Je pouvais débuter mon récit presque de façon anodine, au détour d’une conversation… « Ça me rappelle… » je faisais mine de chercher un peu, je m’appuyais sur une chaise, je me mettais un peu en scène et je me lançais. Parfois, il y avait un murmure de plaisir qui faisait frissonner les gamins. « Il va raconter une histoire, il a commencé·si·si… » Ça frétillait sur les chaises ou s’alanguissait.
Et j’avais alors la plus attentive des classes. Le plus rétif, le plus nerveux, je les avais tous. Celui qui avait l’habitude de jouer avec sa règle suspendait son geste, celle qui bavardait se taisait concentrée sur le récit, le plus sérieux comme le loulou de service, je les tenais par l’histoire, un œil discret sur l’horloge. Certains appuyaient leur tête, d’autres se tenaient tendus au moindre événement… Je n’avais pas du tout besoin d’élever la voix… mais je pouvais laisser monter l’émotion, donner des voix aux personnages.
Il n’aurait pas fallu que quelqu’un nous interrompe. Si ça arrivait par mégarde, l’adulte qui était entré, un directeur, une dame de service, prononçait impressionné un « comme ils sont sages » et s’éclipsait discret. J’en soupçonne d’être resté un moment derrière la porte à tenter d’écouter. C’était entre la classe et le maître. Le maître qui tenait les rênes de son aventure, faisant monter si besoin la tension en ajoutant un ingrédient, une épreuve, une rencontre maléfique… Cette sensation d’être relié entre le conteur ou diseur et son groupe restera gravée en moi.
Il arrivait que je vienne avec une trame, ou qu’un début germe à la fin d’un exercice de mathématique mais du cadeau que je leur faisais en leur offrant cette évasion, ils me rendaient au centuple leur plaisir. J’entendais des exclamations, des rires, des commentaires amusés ou apeurés, des questions, des craintes exprimées…
Quand à la fin du récit je délivrais la classe pour une récréation ou la fin de journée, ils étaient à leur jubilation jusqu’à la cour ou au trottoir. Les parents les accueillaient étonnés, « c’était trop bien« . Je rendais des enfants heureux. Non seulement ils aimaient ça, mais ces histoires les unissaient, ils faisaient alliance aussi avec le maître. Savoir lire et écrire permet à son tour d’inventer des histoires… Ces histoires donnaient du sens à tout ce que nous faisions de bizarre, ces exercices, ces règles… c’était pour pouvoir inventer des histoires. Autrement dit s’évader, s’émanciper…
Les titous à garder
Si nous avions des mômes à garder, c’était toujours un moment chouette de pouvoir leur raconter des contes… De génération en génération, je n’ai jamais vu aucun enfant se désintéresser d’écouter des histoires. Peu importe l’âge, je crois bien qu’ils aiment ça jusqu’aux rives de l’adolescence…
Amitiés particulières
D’ailleurs, adolescent, j’ai le souvenir de quelques amis de mon âge, qui là n’écoutaient plus de contes, mais aimaient que je leur fasse la lecture. Dans la quasi obscurité, sans ambiguïté mais non pas sans tendresse, j’en ai lu des romans un peu difficiles pour mes amis flemmards…
Il arrive aussi que le couple amoureux se lise des histoires ou des romans le soir, dans ce climat délicieux d’intimité et de confiance… Les Mille et Une nuits…
Un manque ?
Je ne sais si un jour la chance me sera donnée de nouveau de pouvoir lire des histoires à des enfants. De les voir frémir aux aventures de Poucet ou de Blanche Neige ou d’une histoire inventée pour eux.
En attendant, je me note ça sur un coin de table : inventer des petits contes pour cet été… peut-être en enregistrer ? en improviser qui sait ? Saurais-je encore ? Est-ce que je n’ai pas oublié comment on fait ?

Un mot en retour ?