De la question des valeurs, est venue celle des choix Cette amicale interrogation : « mais quelle personne voudrais-tu être ? » Chacune, chacun se la pose, même après des dizaines d’années à moins de renoncer à évoluer ou de laisser le fil de la vie faire pour soi. Ce qui compte n’est pas le but mais le chemin, il faut pouvoir vivre en cohérence. Si je dis que je veux « vivre heureux en poésie » cela suppose d’interroger au quotidien ma démarche de vie. Et vous, que diriez-vous ?
Une personne qui ne fait pas « trop » de mal
Je dis « pas trop » car il est probablement impossible, ne serait-ce que par maladresse plus ou moins consciente de ne pas blesser ou décevoir autrui, de ne pas faire de mal à l’environnement.
« Je voudrais être bon, de la bonté des faibles » chantait Jacques Bertin.
Pour moi, cela passe par le refus d’exercer du pouvoir sur les autres. On en exerce forcément, mais je ne veux avoir d’ascendant sur personne.
Pas plus que je n’accepte le pouvoir de quiconque sur ma vie.
Ne pas faire trop de mal invite à rester sincère. Ce serait en quelque sorte savoir « être civilisé », refuser la violence, chercher la Justice ou à tout le moins ne pas générer d’injustice.
Je réfute la violence verbale, le manque de respect sous toutes ses formes, la violence sur la route ou celle contre l’environnement qui consisterait à ne pas respecter la nature, à polluer par excès… mais je pollue forcément. Je dois donc veiller à progresser même si je n’ai pas de retour immédiatement visible pour ma propre vie.
C’est une question de conduite, de régulation, d’inhibition (celle qui est nécessaire pour préserver sa santé comme sa capacité d’apprendre), de « self contrôle » qui doit associer la tolérance, la patience avec peut-être l’humour pour aider à la mise à distance.
Il s’agit encore de prendre soin de soi dans cette affaire. Le martyr c’est pathétique. Le sacrifice, la plupart du temps inutile. Je préfère le sens des responsabilités à l’action guidée par le devoir décrété du dehors. Le devoir accepte sur soi une autorité extérieure alors que le sens des responsabilités engage de façon consciente. Il y a une différence entre mourir pour la patrie et mourir pour la liberté. À mes yeux, personne ne m’est supérieur, personne ne m’est inférieur.
Pouvoir être soi
Sans s’astreindre à l’austérité ni a contrario devenir un pourceau d’Épicure, pouvoir être soi est certainement le vrai travail le plus délicat : il faut refuser toute assignation, qu’elle vienne des autres, qu’elle vienne de soi.
Je veux être ce que je fais. Je ne veux pas non plus « m’empêcher » mais si j’ai des désirs que ceux-ci ne soient pas réduits à mes pulsions mais soient un choix conscient qui m’apporte, m’enrichisse, élargisse mon horizon, me fasse découvrir des personnes, des secrets et des beautés de la vie.
Je ne cherche pas à me singulariser, mais je revendique chercher la cohérence.
Ça n’est pas toujours facile.
Si je refuse de me laisser définir, réduire, qu’il s’agisse d’une origine réelle ou supposée, de telle ou telle appartenance culturelle ou sociale, cela suppose que je travaille effectivement à ne pas me laisser enfermer dans une case.
Je dois être capable de me surprendre moi même. Notamment en créant. Je dois douter pour respecter qui je suis comme les autres, mais je dois avoir confiance pour agir et me transformer par l’action.
Je ne refuse pas l’action collective, mais je ne vais pas adhérer à un point de vue au nom d’un camp, d’une position de principe et surtout pas pour suivre un gourou, un coach, quelque « maître à penser ».
C’est un travail de vigilance sur soi-même qui comporte une part de solitude, une aptitude à rompre avec un cadre de pensée, un groupe de supposée appartenance.
Je veux pouvoir apprendre en prenant le risque de l’autodidaxie, de la remise en cause d’un savoir antérieur.
L’assertivité
Pouvoir s’affirmer sans s’opposer tout en refusant de manipuler autrui comme de se laisser manipuler par son habitus ou ses propres représentations c’est avoir un regard réflexif sur sa vie. Sans se torturer pour autant.
Prendre sa place dans le paysage
Entre rituels structurants et disponibilité, il faut pouvoir prendre sa place dans le présent de la vie.
Si l’on vit relié, si on a besoin des autres, il faut pouvoir rester le pilote de sa propre autonomie qu’elle soit physique ou spirituelle. C’est affaire de préservation de sa dignité jusqu’au choix ultime qui doit vraiment appartenir à la personne.
La poésie pour la dimension spirituelle et pragmatique
La poésie, qui n’est pas que dans le poème, est une façon de plonger dans l’instant pour y trouver l’éternité. Elle relie les sens et l’essence, le point minuscule au cosmos.
La poésie s’épanouit dans le langage mais lui préexiste. Elle appartient au vivant, au sensible.
Elle permet d’être attentif à soi et au monde.
Les prédateurs, ceux qui sont avides de pouvoir, sont des tueurs de poésie. Ils en sont incapables.
Et je ne confonds pas le lion qui chasse pour se nourrir avec le dictateur avide d’élargir sa puissance quitte à détruire. Je n’interdis pas cependant l’espoir de voir ce dernier rendre les armes.
Je ne possède rien. Je me suis donné un canal d’expression où je donne à voir un peu de ce que j’imagine mais demain matin, je pourrais faire autre chose ou autrement. Je veux pouvoir interroger chaque journée comme une journée neuve et choisir ce que je vais explorer. Je n’ai pas l’âme d’un colonisateur, mais celle d’un explorateur précautionneux autant que possible et disponible sans m’asservir jamais pour continuer de me transformer à ce qui se donne à découvrir.
Et je veux être un écriveur, un artisan patient, quelqu’un qui transmet…

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