Sur les réseaux sociaux, ai-je jamais fait changer d’avis une personne dont je conteste les positions ? Tout au plus l’aurais-je poussée dans ses retranchements. En général cela s’achève en anathèmes ou blocages. Inutile de se disputer.
Dialogue impossible
C’est d’autant plus vrai si les points de vue sont contradictoires. Si les propos sont toxiques, pétris de ressentiment, violents, racistes, antisémites, il est vain d’espérer transformer le point de vue de la personne qui les formule.
C’est perdu d’avance si la personne m’est inconnue, se cache derrière un pseudonyme alors que je m’exprime sous mon nom.
Ai-je moi-même changé d’avis profondément sur un sujet où l’on contestait mon point de vue ?
Oui, sur des thèmes ne touchant pas stricto sensu à l’idéologie, aux croyances. Mais cela reste rare, notamment si cela touche des habitudes, pratiques et préférences personnelles.
Il m’est arrivé parfois d’apporter une information contredisant une assertion en essayant de le faire avec assez de délicatesse pour ne pas heurter la personne. Je le fais rarement avec un total inconnu. Il faut alors apporter des arguments solidement étayés par des preuves rationnelles, sans non plus assommer l’interlocuteur ou l’interlocutrice. Dans certains cas, une réponse privée est mieux accueillie qu’une « correction » publique.
Dans la vie réelle
Dans les échanges de la vie réelle, en partant du point de vue de la personne, j’ai pu voir évoluer l’interlocutrice ou l’interlocuteur ou à tout le moins l’engager à questionner son propre point de vue en apportant un éclairage. Mais cela ne peut se faire qu’avec délicatesse, pas publiquement, en relation duelle. Et puis, il y a peut-être une différence entre la force de conviction que l’on peut avoir par exemple par notre capacité à manier le langage et l’obtention d’une véritable adhésion au discours. On parle souvent des « influenceurs » : nous pouvons toutes et tous être influencés selon la personne qui formule les propos, son art oratoire, son charisme, sa position.
Lors d’un échange sur les réseaux sociaux, non seulement celui-ci est la plupart du temps public, mais très rapidement d’autres personnes vont interférer dans la conversation, la brouiller, la conduire sur d’autres thèmes et chemins. Il est rare que l’on s’en tienne aux faits et très souvent d’autres considérations vont surgir qui vont s’assortir de délégitimation ou disqualification réciproques.
Se taire ?
Mais que faire si un point de vue heurte, si l’on voit des âneries répétées ? Se taire ? Laisser faire ?
Quelquefois, laisser s’éteindre seule une polémique en la silenciant renvoie l’interlocuteur à l’inanité de ses propos. C’est : « reste avec ta haine et digère seul·e ta colère ». Cela s’adresse au troll pur jus, au provocateur pétri de haine.
Quand je suis moi-même bouleversé et choqué par des discours violents, racistes, antisémites, une fois lus avec dégoût, c’est « direction poubelle » ce qui veut dire sur les réseaux sociaux soit un désabonnement du compte en question, soit un blocage et le cas échéant un signalement si la personne déroge à la Loi.
Mais j’essaie de me contenir et de ne pas lui faire l’honneur ou le plaisir de lui répondre. Le troll raciste a besoin de polémique pour exister.
Si je désapprouve certains points de vue que je peux trouver révoltants, alors, je ne vais pas aller dialoguer dans le fil de la personne, mais affirmer ma propre expression dans un fil distinct. Le message s’adresse alors tout autant aux tiers qui l’auront lue qu’à la source de la polémique.
La part du feu
Cette façon de faire « la part du feu » n’est certainement pas pleinement satisfaisante, mais elle permet aussi de se préserver soi-même. Elle me permet d’affirmer sans m’opposer les valeurs que je défends, de marquer ma désapprobation, tout en m’écartant du duel direct et en maintenant une forme d’hygiène où il s’agit aussi de se préserver soi.
Il faut plutôt travailler à la contamination positive, constructive, que croire à possibilité d’une « conversion » directe et sincère.
Quand un point de vue « puant » est émis, c’est plutôt à la périphérie qu’il faut aller parler qu’à l’émetteur lui-même.
C’est par exemple la grande faute de la gauche française que d’avoir voulu débattre avec les tenants de l’extrême droite au lieu d’être allée dialoguer sur le terrain avec les électrices et les électeurs. Car au final, ce sont eux qui votent.
L’assertivité
Au fond, il ne faut pas accepter de se laisser dicter les règles du combat. C’est une sorte de troisième voie qu’il faut réussir à tenir avec éthique, en se régulant soi-même, en tentant d’être ce que l’on attend des autres que l’on peut espérer transformer les choses. Ni collaborer passivement ou activement, ni se taire, ni affronter frontalement. C’est l’intérêt de l’assertivité dont la pratique concrète devrait pouvoir s’enseigner très tôt.

Un mot en retour ?