Pourquoi écrivez-vous ?


écrire mais pourquoi ?

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6–8 minutes

Dans les messages d’hier, il y avait cette question simple en apparence : pourquoi écrivez-vous ? J’ai fait une première réponse sincère mais peut-être convenue. Oui au fait, pourquoi j’écris ? Pour quoi ? De quel droit ? Ou de quel devoir ? Et pour qui ?


Ne pas écrire m’est douleur

Si je n’écris pas, j’éprouve un état de manque. Non pas qu’écrire ne me fasse parfois souffrir, mais si je ne peux écrire ne serait-ce qu’un jour, la journée sera difficile y compris pour mon entourage. Par chance, mes métiers d’antan appelaient l’écriture chaque jour. Et je prenais soin de prendre le temps d’écrire.

À la question reçue hier, voici ce que j’ai répondu :

Dès lors que j’ai su marcher, j’ai marché. Dès lors que j’ai su lire, j’ai lu. Dès lors que j’ai su écrire, j’ai écrit. 
Anne Sylvestre chantait « écrire pour ne pas mourir« . Je suppose que le jour où je ne serai plus capable d’écrire, je mourrai ne serait-ce que d’ennui. 
Gamin, je croyais que tout le monde faisait comme moi et la vraie question serait « pourquoi n’écrivez-vous pas ?« 
Reste à savoir pourquoi j’écris publiquement au lieu de garder tout ça pour moi. Peut-être pour inviter d’autres à écrire à leur tour. 

Une autre explication tient probablement dans le fait qu’écrire me permet de servir les quatre axes de la boussole qui me guide : apprendre, créer, partager et prendre soin. 

Faut-il commenter ? Je mesure ce luxe : tant et tant de personnes ne voient l’écriture que de loin.

Une de mes grands mères n’écrivait que des listes de courses et des cartes postales pour les anniversaires. Elle le faisait d’une écriture penchée.

Une autre, aïeule plus lointaine, ayant vécu au dix-neuvième siècle, a laissé des recettes de cuisine. Les textes ne sont pas toujours lisibles et l’orthographe aléatoire nous rappelle que ce n’était pas forcément mieux avant !

Il y a près d’ici à Figeac, un très joli musée dédié à Champollion et aux écritures du Monde. J’aime m’y rendre. Il y a dans l’écriture, qu’elle soit sur la pierre, l’argile, le parchemin… tant de l’Histoire humaine. On se sent humain. Aucun autre animal ne sait écrire.

J’ai pu assister avec bonheur aux premiers essais enfantins. Au début l’enfant mime l’écriture puis travaille ensuite à dompter son geste avant de s’essayer enfin à inventer, oser refaire le monde en écrivant. Si chacune, chacun a son écriture reconnaissable – raison pour laquelle il faut continuer d’écrire à la main-, il faut pouvoir être lu et compris de toutes et tous. Seul l’écrit sait dire des choses que l’oral ne parvient pas toujours à distinguer.

Je reste au fond de moi en proximité immédiate avec l’enfant de quatre ans que j’étais et qui se lançait déjà. Mon geste était maladroit. À huit ans, je compris que mes maîtres m’appréciaient moi le timide par le canal de l’écriture et des textes que j’écrivais pour eux. Pour les flatter, j’avais choisi la voie (et la voix) du conformisme et des bons sentiments venus tout droit des leçons de morale.

Tout mon combat ensuite aura été de tenter de m’arracher aux facilités de ce conformisme, de cette écriture faite pour plaire aux professeurs plus que pour exprimer ce que j’avais à dire. À côté de la rédaction scolaire, j’ai trouvé assez vite le poème, puis les histoires et les dialogues de théâtre comme exutoires. Là, je pouvais exprimer des sentiments et notamment me montrer impertinent, dire l’injustice que ressent l’adolescent… Après, en grandissant, il a fallu plus ou moins cacher tout ça sous le tapis ou remiser l’écriture personnelle aux temps de loisir. Je n’ai pas toujours été courageux avec l’écriture.

Mais pourquoi j’écris ?

Il y a deux questions.

La première, pourquoi je rends mes écris publics ?

Autrefois, j’aurais peut-être tenu des cahiers rangés dans un tiroir. Quelqu’un les aurait trouvés un jour, ou pas.

En Provence, nous avions une voisine qui tenait deux cahiers : dans l’un, elle notait tout ce qu’elle avait à reprocher à sa belle fille et que son fils lirait après sa mort et dans l’autre tout ce qu’elle avait à dire personnellement à son fils. J’ai raconté cette histoire. C’étaient en quelque sorte des écrits de ressentiment.

Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agissait là d’écrits différés, à lire « plus tard ». D’autres font ainsi des aveux, des confessions. Il y a celles et ceux qui tiennent un journal intime. L’habitude je pense s’est un peu perdue, je ne l’ai jamais fait. Ma mère en avait tenu un sur de nombreuses années. Je n’aurais jamais dû le lire et j’ai été contraint de le détruire tant il contenait de choses douloureuses.

Certains de mes écrits se sont retrouvés édités ou partagés dans des circonstances amusantes : on trouva un de mes poèmes affiché en grand dans les stations du métro parisien, d’autres textes dans des revues ou interprétés à la radio. Je passe sur les écrits professionnels. Je n’ai jamais fait d’effort pour être édité, il y a tant de romans. L’un des miens a été téléchargé ici.

C’est avec ce site que je rends mes écrits publics : articles, poèmes, nouvelles… Il y a de tout et c’est un peu trop. Je ne me relis pas souvent et je ne suis pas souvent content mais tout de même, j’occupe l’espace et du monde vient lire… Parfois je m’étonne qu’un texte pour moi de peu d’intérêt semble attirer l’attention alors que d’autres que j’aimais bien restent ignorés…

Rendre ses écrits publics c’est accepter le lundi de flatter son petit orgueil et le mardi de se sentir ridicule. Enfin c’est au début, après, on prend de la distance.

Parfois j’écris pour supporter la vie, d’autres pour tenter de convaincre, d’autres pour partager une émotion…

Tout ça reste compliqué : je sais que telle personne, inconnue ou presque, lit nombre de mes écrits. Des amis très proches ne vont pas même lire ce que je mets en avant pour eux. On pourrait se sentir vexé, il ne faut pas. C’est la vie qui est envahissante et énervante avec son tempo accéléré.

La vraie question est pourquoi j’écris, pour quoi ?

Est-ce pour me rappeler que je sais le faire ? Ou parce que savoir écrire engage une sorte de responsabilité ?

On écrit seul pour vivre ensemble. Peut-être que j’écris pour « supporter » dans les deux sens du terme, la vie sociale.

Et dans le même mouvement, non pas pour chasser l’ennui, mais pour donner du sens à sa vie humaine ?

Pourquoi un peintre peint-il ? Pourquoi le musicien sort-il sa guitare ? Ils imitent, puis ils inventent. Ils se cherchent, ils nous cherchent.

Il y a une question de limites, d’espace intérieur, de découverte.

Existe-t-il le matin où l’on pourra dire : — voilà, toutes les combinaisons possibles avec les mots ont été trouvées. Posez vos stylos, fermez vos claviers ?

De nouveaux mots s’inventent.

La langue ne reste pas figée, elle est malgré nous, une sorte de système vivant avec ses déchets, ses inventions… ses oublis, ses retours… ses transformations…

Si je la joue pompeux, je peux dire que j’écris pour participer à l’aventure humaine. J’écris en citoyen aussi, non pas pour « militer » mais pour inviter la lectrice ou le lecteur à s’emparer de cette liberté de lire et d’écrire. J’écris pour que d’autres écrivent à leur tour. J’écris parce que c’est un instrument d’émancipation individuelle et collective, un instrument d’apprentissage…

Il existe des sociétés sans écriture. Le récit oral y est solide. La mémoire travaillée. Rien d’indigne. La littérature collective est portée au risque de l’isolement du petit groupe. Mais peuvent-ils être libres en dehors du cercle ?

Au fond écrire engage.

Le petit garçon jouait mais comprenait déjà intuitivement que par l’écriture, il lui serait possible d’agir sur le réel. Alors, au delà de la nécessité, écrire quand on peut le faire, devient une sorte de devoir éthique, sans condescendance, sans verticalité… écrire c’est s’accompagner, accompagner, donner du sens et transformer, s’offrir à la réinterprétation… tenter de comprendre et se comprendre. C’est chercher inlassablement la réponse à la question : pourquoi j’écris ?


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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