Léo Ferré et les applaudissements


Feuilles

·

3–4 minutes

Il y a deux personnes que j’admire dans la chanson et la poésie, plus que les autres. L’une c’est Colette Magny, l’autre c’est Léo Ferré. À propos de Léo, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je pensais à notre recherche d’approbation ou de la validation d’autrui, il me revient une anecdote qui date du 7 juin 1985. Et je m’en souviens encore, c’est dire. Elle concerne Léo Ferré et les applaudissements.


Des spectacles millimétrés

En scène, à cette époque comme ça coûtait cher d’avoir des musiciens, Léo Ferré venait seul avec son piano et une bande son. On lui reprochait parfois. Comme j’étais à ses pieds, juste au bas de la scène, je vous garantis qu’il ne chantait pas en play-back et qu’il savait chaque texte par cœur. Certains de ces textes sont très longs. Il savait tout avec précision et il ponctuait ses chansons d’histoires qu’il jouait aussi bien qu’un acteur.

Il occupait l’espace à lui seul avec une force, une justesse, une exactitude rares. Le geste, la voix, la lumière, la musique. Le voir en scène c’était quelque chose.

Il tenait son public. Il nous tenait. Ou plutôt il nous reliait car il ne nous dominait pas. Surtout, il nous infusait de la poésie comme s’il nous avait mis une perfusion au cœur. Tu en prenais pleine dose, intense.

Pour les applaudissements, je ne sais pas si à cette époque il refaisait ce que j’ai vu ce soir là ailleurs, sûrement car rien n’était improvisé. Rien n’était improvisé mais tout était « disant » ou « chantant » et sincère.

En juin 1985 à Manosque.

C’était une salle moyenne, mais elle était pleine. J’étais venu de loin, probablement dans ma 2CV bleus à phares ronds. Lui, il était arrivé dans sa grosse Citroën. Il avait l’âge d’aimer le confort, peu importe. Ce fric il l’avait gagné sans prendre la sueur de personne. Avec sa plume, sa voix et son piano. Et il avait mis le temps pour ça

Il savait bien qui il était, mais il ne jouait pas les stars. Il nous en donnait, « pour notre argent ». Léo Ferré respectait son public. Il envoyait une vraie chaleur. Il nous encourageait, nous étions portés.

Ce soir là pour moi fut d’autant plus important que c’était une époque où j’allais mal. J’avais de quoi. Mais dans sa perfusion de poésie posée en voie directe, il y avait de l’énergie, de l’encouragement, de la fraternité. Mieux qu’un cocktail de vitamines et sans aucun antidépresseur.

Je n’étais pas bien vieux, mais ce jour là je sais que Léo Ferré m’a sauvé la vie. Il y a un avant ce spectacle et un après ce spectacle. Je sais donc ce que je lui dois.

Sortie de scène

Mais le plus beau n’est pas là. Quand vint la fin du spectacle et nous avions beaucoup applaudi, Léo Ferré nous a annoncé la dernière chanson et surtout il nous a dit quelque chose comme

— À la fin de la chanson, je vais sortir de scène, mais vous n’applaudirez pas… je vais partir comme ça, en silence…

C’est d’autant plus fort pour moi que ce serait la dernière fois que je le verrai en vrai, en scène et non à la télévision ou à la radio.

Les mots, la communion, la poésie et l’intensité n’avaient pas besoin d’applaudissements. La ferveur s’il en était, cette ferveur fraternelle, emplissait mieux la salle grâce au silence retrouvé.

Il nous avait demandé de retenir notre geste et cette marque de confiance avait la puissance de nous élever dans notre dignité de spectateurs capables de recevoir en nous le flux poétique sans nous livrer à cet entraînement sympathique mais parfois forcé de la foule qui applaudit.

Nous étions si loin du monde des chauffeurs de salle qui aujourd’hui viennent susciter l’enthousiasme pour de grandes stars commerciales ou des émissions de télévision…

Nous n’étions pas pris pour des imbéciles et chacune, chacun rentrait chez soi tout imprégné.

Sortir de scène en silence…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


VOUS POURRIEZ AIMER AUSSI

dernières publications

Les commentaires

Commentez, ou publiez une réponse sur votre blog (avec un lien vers cet article) ou sur le Fediverse (Mastodon, etc.) : elle apparaîtra ici.

Un mot en retour ?

Vous souhaitez citer cet article sur votre site ? Indiquez simplement votre lien ici.