Même les factures sont numériques. Iels n’ont jamais reçu ni écrit de lettre. Iels sont de plus en plus dans ce cas. Ça ne leur parle pas ce mode de communication. La Poste retire les grosses boites jaunes. Distribuer le courrier devient une activité accessoire pour les facteurs. Avant même d’interroger ce qu’il restera des échanges numériques, j’essaie d’imaginer cette absence, comme un goût perdu à jamais. Et pourtant, rien n’empêcherait de renouer avec cette pratique… qui me manque tant elle est devenue parcimonieuse.
Un prénom, un nom, une adresse
Nous apprenions à présenter nos enveloppes. Nous avions des carnets d’adresses où nous reportions le plus souvent à la main le détail des coordonnées importantes : la rue, le numéro, le code postal…
Quand nous recevions une lettre, il y avait bien sûr les factures, les publicités, les lettres dont l’adresse dactylographiée avait parfois quelque chose d’inquiétant surtout si rien ne permettait d’identifier clairement l’expéditeur…
Il y avait ces lettres qui s’étaient perdues parce qu’une erreur s’était glissée ou qu’on avait déménagé : la Poste s’employait à retrouver le destinataire. Parfois l’enveloppe avait voyagé et comportait de nombreuses annotations manuscrites.
Certaines enveloppes, nous reconnaissions immédiatement qui nous avait écrit. L’enveloppe racontait déjà de la personne et de son état d’esprit : son empressement, la crispation du geste, le relâchement, la précision, l’occupation de l’espace… Enfants, nous tracions des lignes au crayon pour ne pas écrire de travers.
Je reconnaissais forcément l’écriture de la personne aimée, de la cousine préférée, d’une grand-mère bienveillante…
L’enveloppe plus haut a été choisie. La main s’est appliquée. Il faut retourner l’enveloppe pour découvrir que c’était une lettre de Colette Magny, forcément conservée avec attachement. Colette Magny répondait elle-même aux lettres, elle se disait un peu et se montrait tellement bienveillante même lorsque sa ma main visiblement peinait à écrire. Elle avait pris le temps.
C’était une véritable attention à l’autre. Et il fallait encore aller acheter un timbre, le coller, poster la lettre…
Quand une personne vous écrit en lettre papier, elle ne s’adresse pas à un pseudo, une adresse mail. C’est à la personne, à une adresse donnée (elle a changé depuis plusieurs fois…). La lettre est écrite pour vous, à vous et pour peu qu’elle soit manuscrite, on est certain qu’elle a été écrite spécialement, c’est un objet unique, elle raconte quelque chose qui vous est destiné dans une véritable attention…

La seule exception était avec les lettres de réponse aux annonces. On écrivait ou on vous écrivait avec un numéro sur l’enveloppe. Mais la personne se livrait ensuite…
Je n’ai pas tout gardé au fil du temps, mais j’ai encore près de moi des lettres qui comptent.
C’est vrai, certaines lettres sont sinistres : lettres de défiance ou de rupture… « On ne devrait écrire que des lettres d’amour » chantait Anne Sylvestre. Mais la plupart du temps, je n’ai reçu que des lettres d’amitié, des lettres intimes, des lettres où la personne se raconte, prend des nouvelles, prend le temps…
J’ai beaucoup écrit notamment en étant amoureux… au risque du vertige… parfois de longues lettres… Au temps de l’écriture, succédait la patience de l’attente d’une réponse… Quel bonheur quand une lettre arrivait !
Je m’amusais fréquemment à travestir les enveloppes en les décorant, en en fabriquant moi-même dans des formats « non réglementaires » mais qui passaient le tri postal qui à l’époque restait quasiment manuel… Je m’amusais aussi à parer dans le libellé de l’adresse mon correspondant ou ma correspondante de faux titres souvent ronflants (il y eut des « agents secrets », des « hôtesses de l’air » ou des « directeurs généraux) », en enrichissant son adresse jusqu’à préciser le continent, la planète et sa place dans l’Univers. Il y avait là, un message subliminal au facteur.
Certaines enveloppes ou certaines cartes postales, étaient des poèmes à elles seules, souvent faites de collages…
Parfois il arrivait un accident au facteur et Georges Moustaki le chantait.
Cette absence de sensation
Mais ce qui me questionne aujourd’hui plus que ma propre nostalgie, c’est l’absence de sensation à ce sujet que peut éprouver une personne d’aujourd’hui qui n’a jamais vécu ça. Un manque qu’elle ne se sait pas…
Certes, on peut s’émouvoir d’un « SMS » ou d’un mail… mais il y a toujours ce risque de la perte, ce côté impersonnel de l’écriture numérique… Je sais que certains maintenant accolent à leurs messages des images, de courtes vidéos, des sons… je le fais aussi… mais cette sensation du papier, de la lettre que l’on écrit ou que l’on reçoit et lit ensuite n’existe plus… J’ai parlé aussi l’autre jour de ces conversations interrompues, par bribes, qui ont à peine un début et pas de fin… une lettre a toujours une construction, elle se conclut même provisoirement, elle questionne, relance, nourrit un lien, appelle à l’échange…
Il y avait aussi la sensation particulière des lettres en attente : en attente d’être lues ou répondues, posées sur le piano ou un secrétaire… Parfois d’autres yeux effleuraient le mystère de l’enveloppe… « Je la lirai plus tard ». Comme on se réserve la dégustation d’une friandise à un moment choisi et propice. Une lettre se « reçoit » dans tous les sens du terme.
Ce que je veux dire c’est l’impression d’une saveur perdue, niée… quelque chose qui a traversé les siècles et a quasiment disparu ces dernières années du fait de la modernité.
Je ne refuse rien de cette modernité (même si je suis prudent avec la façon dont elle vient nous contrôler) mais je dis que c’est dommage de perdre cette activité de la correspondance épistolaire : nombreux sont celles et ceux à nous dire qu’il faut prendre le temps de nous recentrer, nous montrer en empathie et en attention à l’autre, réapprendre à nous relier au présent, renouer avec la patience et refuser de nous laisser dominer par les urgences… mais tout est là quand on écrit une lettre et ce d’autant plus lorsqu’elle est manuscrite…
Je trouve important aussi de ménager ces conversations discrètes, duelles, intimes, qui ne s’exposent ni dans les réseaux sociaux ou les commentaires d’un blog mais s’expriment avec nuance, sans compétition dans l’amitié de l’échange épistolaire… Ce serait une merveilleuse activité pour réanimer les sentiments, l’empathie, l’attention amoureuse… Je me souviens combien à l’école la correspondance scolaire qui pouvait aboutir à des rencontres ou des amitiés était un moteur formidable pour se rencontrer, se découvrir en prenant le temps de se dévoiler progressivement…
C’est un peu comme cette question posée à celles et ceux qui vivent sans poésie, comment font-ils pour vivre sans « les lettres »… ?

Un mot en retour ?