Les vieilles factures, je peux m’en séparer avec plaisir même si c’est parfois amusant de se souvenir à quel moment j’ai pu acheter tel aspirateur ou telle imprimante. Mais j’ai des sentiments ambivalents avec mes archives. Des poèmes et des textes, j’ai su en jeter. Presque comme on se venge de mal écrire. Il reste étonnamment beaucoup de traces de mon passé professionnel. Ces archives ne serviront à personne. Leur valeur historique est faible, leur apport intellectuel nul. Les toucher a pourtant réactivé des souvenirs, je n’ai pas osé encore les jeter. Mais pourquoi ça ?
Désencombrer
Tout est bien rangé. J’ai pu déjà pas mal jeter avant le déménagement : de mauvais poèmes, des textes idiots. Des lettres.
Il reste quelques archives familiales. Une ou deux petites boites. Peu. Actes de divorce, de décès… Rien de bien plaisant. Ma mère mourut jeune et laissa très peu de choses.
Les seuls trucs que j’aime retrouver : certaines lettres de Luis, drôles, ou de Colette Magny encourageante malgré sa main qui visiblement lui faisait mal à la fin, quelques autres touchantes d’une cousine…
Mais ce qui encombre surtout, ce sont les traces du passé professionnel.
Des boites entières de feuilles de salaires. Toutes. Une histoire qui a commencé en francs… Des documents qui racontent le parcours, les promotions… Ce rapport d’inspection si élogieux : l’inspectrice était arrivée en retard et m’avait demandé de raconter ce que j’avais fait avant qu’elle ne vienne. Le style ampoulé de l’un, emphatique de l’autre. J’en ai rédigé plus tard des tonnes sur d’autres personnes mais ceux-là, j’en ai détruit toute copie… Je dois encombrer ainsi d’autres armoires dans d’autres maisons !
J’ai des rapports d’activité. Ils amuseraient peut-être un historien des sciences sociales qui voudrait comprendre mes métiers d’avant. Mais je suppose qu’on en trouve des doubles dans d’autres boites à archives dans les caves des rectorats d’Aix en Provence, de Paris ou de Rennes…
Je relis deux ou trois pages comme si elles avaient été rédigées par un étranger. J’en ai abatu du boulot. Passé du temps, énormément… C’était précis, bien ficelé, bien présenté. Loin de moi aujourd’hui. Cela m’emmerderait vraiment si je devais refaire, y retourner. Tout ce temps passé oui.
Je ne regarde ces documents qui prennent encore un peu de place avec quelques boites d’archives que pour voir si je ne pourrais pas en jeter encore un peu. Même pas une fois l’an.
C’est comme les photos papier ou numériques notamment. Je ne les regarde pratiquement jamais. Ce sont en général des moments moyennent drôles. Les plus beaux souvenirs ne sont jamais photographiés.
Ces objets ne sont pas intéressants en eux-mêmes. Ils réactivent des moments, des souvenirs, des ambiances. Pour une part d’entre eux ils flattent mon orgueil en racontant ce que j’ai pu faire ou produire. C’est un peu court.
C’est comme ça aussi avec mes écrits de fiction : je ne les conserve pas pour leur intérêt mais parce qu’ils me rappellent les bons moments à écrire·. Les poèmes me renvoient à des moments, à des souvenirs. Mais ils ne m’intéressent pas pour eux mêmes comme un bel objet que j’aurais pu faire de mes mains. Ils sont là, momentanément. Pas forcément déplaisants mais de là à s’en exalter…
Penser à ceux qui trouveront ça
La réponse est vite trouvée : ça va les encombrer, les emmerder d’avoir à trier et jeter ces boites.
Pour moi, la question est la suivante : est-ce que je souffre plus de les garder ou de m’en séparer ?
Ou mieux : est-ce que ces papiers me disent ou m’empêchent d’aller de l’avant ? Peut-être les deux.
Il est vrai aussi qu’étant appelé à n’avoir pas successeur, n’ayant pas de réel héritier, tout cela ressemble un peu à un ruisseau qui se tarit tout seul.
C’est cela qui peut-être à la fois effrayant et rassurant.
Effrayant car le sens de ma vie ne peut tenir dans les supposées traces qui en resteraient et rassurant car même si je jette, même si tout brulait demain matin, il me resterait les souvenirs· tant que je ne serai pas complètement gâteux.
Être comme mon propre héritier ?
Il faudra que je procède par étapes. Que je sache me faire signe à temps. C’est à dire, savoir me débarrasser, donner… tout en m’accompagnant…
Dans les années précédant sa disparition, ma grand-mère aimait donner des objets qu’elle appréciait à ses filles. Ce n’était pas des choses de grande valeur.
J’ai ici des tableaux de ses ancêtres. Ils plairont peut-être, un jour on les retrouvera chez le brocanteur du coin. Leur auteur fut un cousin de Courbet… Ah, non pas Courbet lui-même…
Un sac
À mes pieds, il y a un sac poubelle. Nous allons voir si d’ici ce soir j’ai le courage de jeter les feuilles de salaire désormais inutiles. Ou même ces rapports en double… ou si j’attends demain.
Pas plus que je ne saurais donner de conseils, je ne pourrais en solliciter. C’est cela la joie de la Liberté !

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