D’aussi loin que je remonte, l’un des moments que j’aime le plus, c’est celui où je tiens le livre près de moi. Juste avant d’ouvrir le livre. C’est un moment savoureux qu’il m’arrive sciemment de laisser traîner en longueur.
Juste avant
Juste avant de déguster cette pâtisserie, juste avant de goûter le moka, juste avant de sauter du plongeoir, juste avant de retrouver l’être aimé, juste avant d’écrire.
C’est le contraire de la peur. C’est une inhibition douce. Un signal lancé au cerveau. Une mise en condition.
Ne m’interromps pas
Il ne faut pas alors que le téléphone sonne, que la chatte miaule, qu’une intrusion perturbe ma concentration.
Ce qui compte, c’est que la petite bulle du désir puisse éclore.
Si je suis parmi une foule, ou entouré de personnes, j’ai besoin qu’on m’oublie pour être à ce que je vais faire.
Inspiration
Si pour écrire je m’en remets à l’inspiration, plus ou moins dirigée par un projet, pour lire, surtout un roman, je m’en remets à l’auteur.
C’est le souffle de sa voix qui va m’accrocher, me tenir, me retenir.
Le bandeau d’un prix, une critique élogieuse, un livre que l’on met dans mes mains, cela me rebute plutôt. Aller au livre c’est affaire de rencontre intime.
Quand on m’offre un livre, je le laisse toujours un moment, parfois des semaines, pour que la rencontre soit entre le livre et moi et non parasitée du regard et des attentes de la personne. Je ne veux pas que l’on me demande :
« — Alors, qu’est-ce que tu en as pensé ?«
J’aurais peur de décevoir l’attente ou de céder au conformisme.
Je suis pour l’interdiction des fiches de lecture, des comptes rendus et de la critique littéraire qui ne sont que des outils de manipulation de l’esprit.
Je veux aimer ou ne pas aimer un livre, un objet, une personne… de mon libre arbitre sans l’assentiment des uns ou la censure des autres. Le chef d’œuvre ne se décrète pas. Des « petits livres » ont compté pour moi bien plus que des Goncourt.
Si je vais à l’écriture d’un auteur, ce n’est pas l’auteur en tant que personne qui m’intéresse, mais ce qu’il a écrit, ce qui va se nouer entre l’écriture, mon attente et ma capacité d’accepter l’inattendu.
Je n’attends pas d’un livre qu’il me flatte, qu’il s’en tienne à des chansons mélodieuses et faciles, je veux qu’il sache ouvrir un improbable, de l’inattendu, qu’il me surprenne dans ma capacité à découvrir en moi un autre point de vue, de nouvelles sensations, perceptions ou compréhensions du monde. Sinon, ce serait juste un livre pour passer le temps.
Il est là
J’ai encore besoin de le sentir entre mes mains. Le livre numérique, les trucs sur tablette, je ne tiens pas. Paradoxe, j’en partage un ici en version numérique.
Non le vrai plaisir c’est l’objet. Son poids dans les mains. La couverture je m’en fiche un peu. Je passe les premières pages entre les doigts. S’il y a une préface, je la lirai peut-être à la fin. Quelquefois jamais. Je ne veux pas que l’on me dicte mon point de vue et s’il y a besoin de trop d’explications pour comprendre et situer ce que je vais lire, cela m’inquiète.
J’attends le texte
J’attends le texte, la voix sous le texte. J’attends les personnages, le décor, l’ambiance. Je n’attends pas l’habillage d’un style. Je me méfie de la littérature « concept », du texte tenu par une seule idée délayée en trois cents pages qui serait mieux servie par dix ou vingt.
L’instant
Et voici l’instant où je vais plonger. Je plongerai seul. Si on me pousse, le livre va me tomber des mains.
La lecture est un acte autonome et solitaire.
Lire par dessus l’épaule de l’autre, c’est attendre qu’il ou elle tourne la page.
Si nombre de personnes ne lisent pas, c’est qu’elles ont peur de se jeter seules dans l’inconnu. Comme a peur l’enfant de se jeter à l’eau s’il ne voit pas le fond.
Dans la plupart des cas, un non lecteur, c’est celui qui a peur de lire et qu’on a empêché de lire, je dirais même d’apprendre à lire. Ou qui s’est empêché de crainte qu’on le trouve déloyal à quelque règle secrète posée dans sa tribu. La meilleure méthode pour apprendre à lire c’est celle qui n’existe pas, qui ne met pas d’obstacle entre l’enfant et le texte. Je sais bien que cela suppose un contexte favorable… mais la puissance de la curiosité devrait être entendue des théoriciens qui avec leur linguistique entravent plus l’émancipation qu’ils ne la promeuvent.
C’est le même instant. Depuis l’enfance. Je suis devant le texte. Juste avant d’y plonger.
C’est oser choisir.
Ce roman, je sais juste que c’est un roman, je n’en sais quasi rien. Qui es-tu toi ? Où vas-tu m’emmener ?
Mais je ne me pose pas toutes ces questions.
Je m’isole. Je m’abandonne. Je vais au texte et cela m’appartient.
Maintenant.
Ça y est ! J’ai plongé !

Un mot en retour ?