Gamin, le théâtre m’a sauvé

Publié le Catégorisé comme sur le vif
masque
"Mask Theatre" by Cyrille Duverne/ CC0 1.0

Bonjour ou bonsoir ! Oui, jeune adolescent, le théâtre m’a sauvé. Alors, je devrais me réjouir de voir que les collégiens devront pratiquer le théâtre à l’initiative du président de la République. Sauf que s’il m’a sauvé, le théâtre, pas le président, c’était justement parce qu’il échappait à toute obligation.

Le théâtre m’a sauvé

Sans tout raconter, il y eut la sixième avec son harcèlement. Ma mère enseignait pourtant dans le collège… le mot de harcèlement n’existait pas. Je ne pense même pas lui avoir parlé de la mise à l’air par un groupe de crétins en fond de classe. On était au début des années soixante-dix et je vous prie de croire que les petits caïds régnaient et humiliaient tous ceux qui pouvaient se montrer vulnérables. Je dus ma survie aux élèves de ma mère qui me défendaient dans la cour. Âgé de neuf ans et demi dans ce collège de campagne, je n’étais pas très outillé.

À l’entrée en cinquième, dans une petite ville de banlieue, cela ne fut guère mieux… L’un de mes principaux tortionnaires, tout en muscles, est devenu… un célèbre champion … Je viens de découvrir sur Internet qu’il s’est retrouvé … en prison… non, rien de réjouissant…. mais disons qu’il avait déjà des prédispositions…

… Nous sommes vite partis dans le Sud.

Dans un troisième collège en Haute-Provence, je ne suis resté que quelques semaines : le premier jour un surveillant général m’avait publiquement mis une claque au réfectoire car je ne portais pas de blouse – je ne savais pas qu’il en fallait une- , un copain m’avait montré le balcon d’où un garçon s’était jeté – il en était mort- ambiance, un professeur de français avait voulu garder les filles seules avec lui pour leur parler de sexualité – il puait la perversité à plein nez- , il avait humilié publiquement une camarade parce qu’il l’avait vue embrasser un garçon sur un banc… Les grands de troisième, m’avaient bloqué un midi dans le foyer des élèves me promettant de « me passer dessus » si jamais j’avais été interne… J’eus vraiment peur ce jour là. J’ai commencé l’école buissonnière avant de faire du refus scolaire complet… j’avais quand même quelques raisons…

Pour ceux qui regrettent le temps passé, on peut dire que mes « stages » dans ces trois collèges différents étaient révélateurs d’un climat assez terrible qui pouvait régner dans l’indifférence totale…

le théâtre m'a sauvé

Théâtre des Chemins de Provence

Après quelques mois de pause, je revins dans un nouveau collège. Si ce n’était pas le paradis, l’ambiance y était toute différente. La chance fut d’y rencontrer une petite troupe de théâtre qui intervenait en milieu scolaire à la fois en offrant des spectacles (merveilleuse rencontre avec Scapin) et des ateliers le soir pour les volontaires.

Hommage ici à André Rousselet et à sa petite équipe du Théâtre Demain… Comme nous l’attendions avec ferveur lorsqu’il arrivait au collège avec son break Peugeot 504 blanc et tout un matériel avec lequel nous allions pouvoir nous essayer !

J’appris la relaxation, à danser sur des musiques « contemporaines » , improviser, mimer, entrer en relation avec ou sans objet médiateur… jouer, prendre place dans l’espace, porter la voix… Quand j’y repense, cet homme était pour nous une figure encourageante et stimulante, il nous mettait en confiance avec douceur, respect, patience et une réelle économie du propos. Il ouvrait des portes en nous. Nous ne nous sentions pas jugés… J’ai été très triste d’apprendre par hasard sa disparition, mais je dois énormément à cet homme.

Alors très vite j’eus la passion du théâtre, jouer bien sûr, mais assez rapidement, très inspiré de l’exemple de Molière dont j’avais lu la vie, « faire une troupe » et écrire des pièces…

La troupe

La troupe c’était l’amitié. Xavier Villard, disparu il y a peu et qui continuera dans le spectacle et… l’hypnose mais aussi une petite dizaine de copines et copains enrôlés pour jouer ensemble des pièces que je leur écrivais « sur mesure »… J’avais par exemple trouvé le poème de Verlaine, « Gaspard » chanté par Moustaki.

©Georges Moustaki

Je ne sais pourquoi ce texte m’avait touché. J’en fis une pièce que nous avons pu jouer au collège puis un peu partout dans des foyers ruraux ou des maisons de jeunes…

En ce temps là, les adultes nous faisaient confiance, les parents nous transportaient, les maires nous ouvraient leurs salles des fêtes … ou les foyers ruraux…

Au collège une prof de lettres venait jeter un œil à nos répétitions dans une salle qu’on mettait à notre disposition. On répétait presque tous les jours à midi. C’était du sérieux… Tout en poursuivant les ateliers avec André Rousselet, le théâtre finit par devenir la matière principale qui me motivait pour aller au collège…

Jouer

Il y eut des salles presque vides, mais d’autres pleines à craquer… certaines étaient glacées, il fallait trouver le chauffage ou l’agent municipal capable de l’allumer… Il fallait gérer les éclairages, le rideau. Alors Mario C devint notre régisseur. Ce garçon qui s’ennuyait ferme au collège, était attentif, précis… il aidait à bricoler des décors…

Nous éditions des programmes, nous faisions donc nos décors, mais aussi nos costumes… On se maquillait… chacun apportait sa touche, sa contribution, son savoir-faire… certains avaient peur, mais tous « y allaient »…

Je jouais les auteurs et metteur en scène. Le pré-ado harcelé était bien loin… La presse locale écrivait des articles et prenait des photos… Nos profs regardaient tout ça un peu surpris. Nos parents venaient voir… Les applaudissements étaient nourris.

Le bonheur c’était aussi d’aller répéter les uns chez les autres. Nous envahissions les chambres, les salons, les jardins… Des mamans nous préparaient des goûters. On répétait au moins trois heures d’affilée…

À l’époque pas de photocopie. Les textes souvent manuscrits ou tapés sur la petite machine à écrire Lettera 22 de ma mère, étaient dupliqués au carbone… Plus tard je m’étais procuré une « pierre humide » ancêtre des duplicateurs à alcool… parfois nous avions le droit d’utiliser une machine du collège…

machine à écrire olivetti lettera 22

Il y avait entre nous une réelle chaleur humaine, une sorte de tendresse née de l’exaltation à jouer ensemble sur scène. Il fallait s’entraider. Encourager celle ou celui qui avait le trac, souffler le texte… Quand on se retrouvait au collège, bien que de classes différentes, il y avait une belle complicité entre nous… Parfois une « nouvelle » ou un « nouveau » demandait à entrer dans la troupe… c’était forcément oui…

Les années lycée

On pourrait en faire une série pour les jeunes… Au lycée, nous étions plus politisés. André Rousselet intervenait encore plus ponctuellement. Un prof de lettres tenait « sa troupe » et s’entourait de « fans » qu’il avait triés sur le volet… Il faisait jouer Andromaque ou la Cantatrice Chauve. Il avait moyennent apprécié que je lui fasse concurrence… et ce d’autant plus que tous les midis nous alternions répétitions et improvisations ouvertes à tous les demi-pensionnaires. Il boudait ostensiblement les spectacles que nous donnions. La petite salle du lycée, avec ses gradins recouverts de moquette orange, était toujours bondée… Avec Xavier Villard dans un duo assez amusant, on jouait souvent le soir et là, nous sentions le public…

Le proviseur m’autorisa à faire des ateliers de théâtre pour le « petit collège »… Je traversais la ville sur ma mobylette…

Cette activité fut si intense et riche qu’à la veille du bac, André Rousselet me fit la proposition de revenir « parler théâtre » avec lui une fois le diplôme obtenu… Je fis le choix de la « sécurité » car il fallait gagner ma vie à 17 ans… mais je mesure combien aujourd’hui j’ai tenu grâce à ce moteur …

Le temps des maisons de jeunes…

Il y avait la confiance qu’on mettait en nous. La liberté aussi… Les maisons des jeunes et de la culture sans rouler sur l’or existaient encore. Les choses étaient assez simples. Il fallait juste qu’on nous laisse agir pour que nous devenions responsables… et nous allions vers un théâtre populaire, sans sectarisme… nous avions cette soif, cet espoir…

Alors et demain ?

Mais si le théâtre avait été une sorte de matière obligatoire, m’y serais-je retrouvé ? Je crois que ce qu’il m’a permis tenait dans le choix libre, la responsabilisation, dans l’engagement… Une fois les choses lancées, il fallait « assurer »… Ce que nous faisions avec l’assentiment des adultes, c’était de notre initiative, notre projet… nous étions autonomes… à moins de 15 ans…

Nous pouvions aussi relativement aisément aller au spectacle. S’abonner aux spectacles de La Criée à Marseille n’était pas si cher… Des troupes circulaient…

En classe, on nous donnait à lire et apprendre un peu de théâtre. Molière passait bien, nous aimions. Corneille et Racine étaient plus difficiles à comprendre pour de jeunes collégiens et surtout, lire un texte assis à sa place, ne menait pas loin…

Il y eut une époque ou à côté des enseignements traditionnels, l’Institution proposait des ateliers dans des domaines divers, la création et les arts notamment…

À côté du sport, les activités manuelles, le dessin, le chant, la musique mais aussi la vidéo ou le théâtre, auraient aujourd’hui toute leur place à la condition que très vite on donne les clés et engage nos jeunes à faire, à essayer, à oser… mais alors il faudra aussi laisser entrer plus largement nos artistes dans les écoles, sans s’encombrer de lourds projets et paperasses à remplir !

Il en va de même de l’Histoire de l’Art qui peut être triste à mourir si on la présente de façon figée sans laisser place aux sensations, aux expressions, aux émotions et à la création…

Et surtout, il faudrait que tout cela soit en dehors des notes, de la compétition… s’inscrive plus largement dans une vaste dynamique culturelle… qui aujourd’hui manque fortement, mais c’est une autre histoire…

Vincent Breton

Par Vincent Breton

Vincent Breton auteur ou écriveur de ce blogue, a exercé différentes fonctions au sein de l'école publique française. Il publie également de la fiction, de la poésie ou partage même des chansons !

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