C’était jour pour jour, un 14 octobre. Il y a juste un an. En 2023. Un samedi. J’allais connaître mon déménagement le plus fou, en tout cas le plus riche en suspense et tout de même en peur. S’il s’est bien terminé, je suis tout de même allé chercher ma chance. De quoi se souvenir de ce changement de vie !
Le roi de la planification
Depuis tout petit, j’ai pas mal déménagé, en famille puis seul ou en couple… Je me souviens du déménagement le plus épatant quand j’étais jeune collégien : nous avions quitté Pontoise pour le Sud. Là c’était le grand luxe. Les déménageurs avaient tout emballé eux-mêmes… Jusqu’aux cendriers avec leurs mégots dedans. À l’arrivée, ils les avaient replacés à l’identique !
Une autre fois, dans les Hautes-Alpes, mon déménagement était resté en rade quelque part dans une gare, puis le camion qui vint avec plusieurs jours de retard, trouva le moyen de se tromper de chemin au dernier moment et risqua de s’enliser sous nos yeux… Il fallut courir à travers champs pour sauver la situation…
Par mon métier, j’avais été appelé à déménager régulièrement et au fil du temps on apprend à s’organiser, à tout programmer pour ne pas être pris au dépourvu…
Pour ce déménagement, quittant la Bretagne pour l’Occitanie avec les animaux, on peut dire que je m’y étais pris à l’avance. J’avais pu préparer la maison en Aveyron. J’avais fait beaucoup de tri pour m’alléger … Cette fois, il ne s’agissait pas de quitter une ville pour une nouvelle affectation. J’avais passé un peu de temps à choisir la région et surtout j’avais eu la chance de pouvoir trouver une maison à louer dans un lieu rare, à part…
Quand on veut trouver un déménageur, on a l’embarras du choix… et des prix. J’avais fait faire plusieurs devis. Une date avait pu être calée idéalement sur un week-end : les meubles partiraient le samedi, je voyagerais le dimanche et la livraison du déménagement s’effectuerait le lundi… J’avais pris soin de vérifier le référencement de l’entreprise… Au mois d’août tout avait été calé. J’avais pu faire mes cartons, préparer le départ, tout était parfaitement coordonné… En apparence.
La sourde inquiétude
N’ayant pas de nouvelles du déménageur quelques jours avant, j’avais cherché à le contacter. Une petite musique intérieure, une intuition stressante commençait insidieusement à s’imposer. Tomber sur des répondeurs n’est pas rassurant. Je crois que je réussis d’abord un échange par mail qui me rassura à moitié, mais je trouvais dans des documents d’autres numéros de téléphone…
C’est la semaine précédent le départ que je découvris que la société qui devait effectuer mon déménagement… avait changé de nom. Petite recherche pour découvrir une reprise… par la même équipe, à la même adresse… mais le site Internet de la première société avait disparu. C’est là que je trouvais en cherchant sur le net des critiques récentes de clients mécontents, une action collective devant le tribunal… de quoi inquiéter. Mais trop tard pour changer.
Je fus à moitié rassuré par un échange téléphonique. On avait bien noté mon nom sur les tablettes. Les déménageurs arriveraient le samedi matin, probablement vers les 9 heures, je ne devais pas hésiter à appeler en cas de retard…
Mais une petite voix continuait de me chanter à l’oreille qu’on me racontait des carabistouilles.
Le suspense
Même Isis la chatte guettait au garde à vous comprenant qu’il allait se passer quelque chose. Ou pas. Dès potron-minet en effet nous nous étions préparés à ce que les déménageurs arrivent. Il ne restait plus qu’à fermer les compteurs.
Selon l’heure de départ du déménagement, nous passerions encore une nuit sur place ou partirions dans la foulée… L’aventure c’est l’aventure… Il y avait entre 7 et 8 heures de route…
Sauf qu’à 9 heures personne. Pas plus à 10… ni à 11. Je commençais à appeler le déménageur, sans succès. Un samedi, j’avais un numéro particulier. Une permanence. Mais je tombais d’abord sur un répondeur.
Lorsque je finis par tomber sur une personne, on me promit « qu’ils devaient arriver et de prévenir s’il n’y avait rien à 14 heures ».
Juste le sentiment qu’on me promenait avec une aimable assurance…
J’ai menti pour la bonne cause
À 14 heures personne. Le stress commençait à bien monter. Imaginez moi au milieu de mes cartons parfaitement alignés, de mes meubles emballés, tout paré pour le départ, bloqué à ne pouvoir rien faire qu’attendre…
Je parvins à joindre de nouveau le gars qui joua les étonnés. Je réunis en moi toute ma patience et ma force de conviction. Il fut surpris que je connaisse le fait que la société avait changé de nom, j’avais vu des avis problématiques, je le lui dis aussi délicatement que possible, mais surtout je lui mentis en affirmant qu’adhérent d’une célèbre union de consommateurs, je devais l’ informer heure par heure de l’avancée du déménagement car on suivait mon dossier. Cette perspective fut décisive car mon correspondant promit d’appeler et de voir où l’on en était.
Enfin presque.
Vingt minutes après n’ayant pas été rappelé, je réussis à le joindre. Il me fit alors « le coup de la panne« . Je m’étonnais que personne ne prévienne d’une panne de camion… Toujours poli, je me fis plus insistant en mentant que mon union de consommateurs avait déjà contact avec un avocat de permanence et que les locataires suivants arrivant le lundi, il fallait trouver un camion impérativement et libérer la maison au plus vite…
Moment décisif. Je crois que j’avais mis toute mon ancienne autorité administrative dans ma voix. Je fus rappelé… Il y avait un camion du côté de Nantes qui avait terminé une mission et allait venir… vers 17 ou 19 heures…
En me remémorant cet épisode, je retrouve assez bien l’ambiance du moment. Flippante avec ce joli crescendo.
Stressé de fou à l’intérieur, le plus calme possible à l’extérieur. Les animaux étaient dans cette inquiétude… surtout la chatte qui n’aime pas les déménagements…
Les trois sauveurs moldaves
Ils étaient trois. Ils arrivèrent un peu après 17 heures.
Seul le plus jeune, peut-être vingt ans, connaissait quelques bribes de français. L’œil vif, maigre mais tout en muscles, portant un tee-shirt sale sur un jogging ayant vécu, je ne sais plus s’il se prénommait Piotr. Il était joyeux et souriant et m’appelait « Chef ».
Le deuxième ressemblait furieusement à Lincoln (l’un des frères de Prison Break) et le troisième qui conduisait, devait être le plus âgé, taciturne.
Le camion « d’époque », ne portait aucune inscription.
Je leur offris un café et des biscuits qu’ils dévorèrent avides. Je compris qu’ils n’avaient pas dû faire de pause depuis un moment et enchainaient sûrement un deuxième chantier.
C’est là que tu mesures toute la puanteur d’un système économique où une plateforme qui empoche 40% de la somme versée, ne va faire que sous traiter à une société de déménagement qui elle-même va faire appel à ces travailleurs précaires… C’est là aussi qu’on se sent coupable de participer à un tel système… et que la misère dans laquelle se trouvent ces travailleurs exploités est palpable.
Ils n’ont pas ménagé leur énergie. Nous n’avions pas les mots, nous n’avions pas la langue mais le courant est passé. Il y eut cette pose où le jeune essaya le vélo, l’admirant. Ce n’est pas un haut de gamme mais il m’expliqua que c’était très cher en Moldavie. Plus d’un mois de salaire…
En moins de deux heures tout était rangé dans le camion.
Voulant me rassurer, je voulus vérifier avec eux l’adresse de livraison, que tout soit bien noté…
Je me fis confirmer qu’ils livraient bien lundi. Ils arriveraient dans la journée… Les véhicules de transport de marchandises n’ont pas le droit de circuler sur l’ensemble du réseau routier entre le samedi 22h et le dimanche 22h… en théorie.
Je les remerciai, les échanges étaient chaleureux, ils semblaient contents d’aller pouvoir se reposer. Vu l’heure, je me demandais où ils allaient dormir avec le camion… J’avais vu que dans celui-ci ils transportaient un grand jerrican d’eau avec lequel ils se lavaient. Piotr changea de tee-shirt.
Nous nous dîmes « au revoir » et « à lundi ».
Pourtant, je ne les reverrai jamais. Ni eux, ni le camion.
Un mot en retour ?