Comment habitez-vous votre corps ?


Corps

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6–9 minutes

Dans les âges où l’on change, le corps se signale. « Comment habitez-vous votre corps ?« Ma professeure de danse avait un jour posé la question. Cette semaine, j’ouvre le dossier du corps, je me prends à bras le corps. Question sensible. « On ne juge pas les corps » avait dit la chanteuse vendredi soir. Mais peut-être bien que notre corps nous juge, ou nous fait la leçon. Corps inconnu, même nu, convoité ou dévasté. Corps qui prend sa place dans l’espace, corps interface avec l’Univers vivant et avec l’autre. Corps pourtant mystérieux.

Elle dansait tout le jour !

J’étais étudiant et je m’étais inscrit à un module de danse. Un trimestre au moins, je crois… Notre professeure montait d’Aix en Provence, une journée entière par semaine . Elle avait je le pense à l’époque, plus de cinquante ans. Elle arrivait une heure avant nous. Nous l’entendions s’échauffer depuis le foyer des élèves. Nous allions travailler avec elle six heures pleines. Six heures pendant lesquelles nous allions danser mais où elle ne cesserait pas de nous accompagner. Toujours en mouvement, semblant infatigable. Si svelte. Je me souviens même d’avoir dansé avec elle dans une sorte de duo. Je devais avoir dix huit ans. J’osais. Moi le dispensé de sport à l’épreuve du bac, je déployais une énergie et une joie qui m’étonnaient moi même. Je n’avais pas peur du regard de mes congénères. Je crois même avoir obtenu un 16…

Élevé loin du sport

Il y avait le vélo. Il y avait la piscine où petit j’avais appris à nager en autodidacte. Plus précisément, une jeune tante m’avait jeté dans l’eau, pour voir si je me débrouillerais. Je n’avais pas quatre ans. J’ai couru beaucoup dans les jardins. J’ai toujours été en mouvement, surtout jusqu’à l’adolescence…

Je me souviens petit, lorsque j’avais la tête posée sur l’oreiller, j’entendais les battements de mon cœur. C’était comme une plongée mystérieuse dans mon propre corps où se mêlaient le sentiment d’être vivant et la peur.

On ne pratiquait aucun sport dans la famille. Les plus jeunes de mes tantes devaient faire de l’équitation, du tennis. Le sport n’était pas une préoccupation pour ma mère.

Le rapport au corps dans la famille maternelle était tout à fait libre. Très petit je me promenais souvent les fesses à l’air mais avec un pull. Moins maintenant. Chez ma grand-mère maternelle, la famille nombreuse plongeait volontiers nue dans la piscine. Rien de malsain, rien d’ostentatoire. Les corps simplement, librement, sans jugement.

À l’école, je ne fis du sport qu’à partir du cours moyen. Notre maître formidable nous initia au Handball. Il nous conduisait dans sa propre voiture, une Peugeot 204 verte, pour des rencontres sportives avec d’autres classes. Cela ferait hurler aujourd’hui. Au collège, je détestais le sport : il y avait souvent du football. Le prof surveillait çà « de loin » depuis son bureau dans le gymnase. J’étais chef des remplaçants, rôle capital qui m’évitait d’avoir à toucher la balle. Je ne comprenais rien à ce jeu et je détestais ça. C’était violent. Les vestiaires étaient ma crainte. Les garçons de la campagne ne cachaient guère leurs pulsions. Au lycée, j’ai beaucoup séché le cours d’EPS. En seconde nous avions un prof qui pour nous faire vivre des sensations, nous faisait « courir à l’envers ». Je trouvais ça amusant.

À l’atelier de théâtre, j’avais appris la relaxation. Dans les différents exercices proposés, il fallait détendre tour à tour les différentes parties de son corps. Je ne faisais habituellement pas tellement attention à mes pieds, ma respiration, ma nuque…

La sensualité nous perdra

Il y avait quelque part cette phrase dans un roman de Michel del Castillo. La sensualité je la découvris très tôt. Je ne vais pas vous raconter mes émois, ma jeunesse, mes 15 ans tout ça.

La découverte du corps de l’autre et du mien fut un vertige de sensations. Mais en miroir, la récompense sublime ce fut l’exploration mutuelle. Cet univers qui s’ouvre lorsqu’on découvre le corps de l’autre, comme un continent. Et lorsqu’on est découvert, qu’on devient ce paysage. C’est aussi là qu’on se découvre. Le corps sort transformé de l’échange. On sort transformé de l’échange.

Le corps, l’âme et l’esprit

François Cheng définit l’âme dans « Les sept lettres à une amie ». La triade du corps, de l’âme et de l’esprit tient dans son raisonnement, pourtant, je ne sais pas s’il faut découper ainsi, si l’interrelation ou plutôt l’entrelacement ne forme pas un tout beaucoup moins séparable.

Anne Sylvestre s’adresse à sa « Carcasse ».

Je sais bien qu'à notre chemin
Y a plus d'une moitié de faite mais j'nous vivrais bien d'autres fêtes
Je te ferai marcher plus loin
J'espère encore te changer, j'essaie toujours mais tu renâcles
Et tu me bâtis des obstacles où je ne peux que trébucher
Mais même sans viser trop haut
Je veux que tu sois, vieille bête
Au moins aussi bien dans ma tête que moi, j'suis bien dans ta peau
Carcasse
Faut qu'tu marches ou que tu casses
Mais si je te regarde en face, il n'y a pas de quoi prendre peur
T'existes
Et puis t'es pas tellement triste
Surtout depuis que tu résistes au vent qui malmène les fleur
s

C’est l’une de ses plus belles chansons, j’en aime tellement la version si juste de Fréderic Bobin.

Bien que peut-être je ne le regarde pas assez ou ne le ménage pas tant que ça, je ne parviens pas franchement à séparer mon corps de mon âme. C’est mon esprit qui écrit, c’est à dire un raisonnement qui se construit au croisement de l’expérience et de ma réflexion propre, mais mon âme, au sens souffle vital, je la ressens reliée. Je pense avec mon corps. Mon corps pose parfois les limites. « Tu en as assez fait. Stop ! »

Les messages du corps

Au moment où j’écris, j’ai les mains froides. Si je cherchais un peu, je sentirais des douleurs dans les phalanges. Mes oreilles perçoivent des acouphènes. Je sais que c’est comme une sorte de signal d’alarme : un stress, une fatigue qui court… Mon corps me parle. Allô ?

Il fut un temps où j’avais mal à la tête. J’ai découvert depuis le confinement, que je pouvais par la relaxation, la méditation, me libérer d’une céphalée plus vite qu’avec un analgésique du pharmacien. D’ailleurs je n’en achète plus que dans les grandes occasions. D’ailleurs je n’ai plus jamais mal à la tête.

Je sais mieux attendre d’avoir faim pour manger. D’avoir soif pour boire. Mon vélo m’appelle parfois, mais je ne lui suis pas assez fidèle. Alors de petites douleurs s’insinuent. J’aurais dû écouter la demande de mon corps : marcher, pédaler· .Courir ? On verra.

Les petites douleurs parfois sont là, plus comme des signaux qu’autre chose.

On s'endort avec
Sans salamalec
Puis on se réveille
Pareil
C'est un peu partout
C'est dans le genou
L'épaule ou la hanche
Qui flanche
C'est pas dramatique
C'est un peu critique
On s'en passerait
C'est vrai

Oui c’est encore Anne Sylvestre.

Mais je ne confie pas mes douleurs à la médecine. Je conçois que l’on répare un membre cassé. Je me suis fait transpercer la mâchoire par deux tortionnaires payés chers pour me coller deux dents. Je ne suis plus tout à fait moi même… mais je n’envisagerais pas que l’on intervienne si les organes montraient des faiblesses. Ne pas souffrir, pour le reste, je ne suis pas d’accord pour accepter jamais d’être malade.

Car je n’ai quasiment jamais manqué l’école ou le bureau pour maladie. Des vertiges, quelques nausées, un peu de fièvre… Cela suffit.

Et j’ai trop vu d’autres réduits par la maladie. Cette violence, cet empêchement.

Et mes yeux, banalement voudraient que je me fasse aider pour lire de près comme je me fais aider déjà pour reconnaître les gens de loin. Des fois, c’est bien aussi de ne pas les reconnaître tout à fait. Je rechigne.

Mon corps n’est pas vraiment séparé de moi.

Je suis plus proche de l’escargot avec sa maison sur son dos que du Bernard l’Hermite qui squatte chez les autres. J’ai beau avoir déménagé beaucoup, changé un peu, je m’emporte toujours avec moi. Je ne me sépare jamais de moi-même…

Il y a quand même cette question qu’il faut que je creuse, celle de vieillir. Celle de donner l’apparence d’un vieux avec pourtant un enfant dedans. Quelque chose qui coince…

Mais vous, comment habitez-vous votre corps ?


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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