Échange informel avec une connaissance à propos d’une librairie qui vient d’ouvrir. « — La librairie ? Je n’ose pas y aller… » dit-elle. Pourtant ce n’est pas qu’elle n’aime pas les livres, mais elle ne saurait pas quoi choisir et craindrait de ne pas connaître les auteurs dont on lui parlerait.
Les enfants à la librairie
Dans les librairies, en ville ou à la campagne, celles où je vais, il n’y a pratiquement jamais d’enfant.
Il est loin le temps où j’en voyais affalés sur le plancher, une bande dessinée dans les mains ou à plat ventre sur un grand pouf comme pour un exercice de natation hors bassin, plongés dans un roman. Ils sont occupés ailleurs, ou bien il ne faut pas toucher, pas déranger…
Peut-être bien que les enseignants vont encore à la bibliothèque municipale avec leur classe. Le temps de la bibliothèque centre documentaire dans chaque école me semble révolu. Le quart d’heure de lecture est-il généralisé ? Pas certain…
Mais au delà, qui enseigne ce « savoir aller à la librairie » ?
Car peut-être bien que ça s’apprend : comprendre comment c’est organisé, le métier de libraire, d’auteur, d’éditeur comment est fixé le prix du livre…
Peut-être qu’apprendre à choisir un livre serait utile : la question des âges affichés, des séries dont on ne sort pas… Il y a surtout cette autonomie à développer et favoriser, cette liberté de la rencontre entre l’enfant et le livre. « — Tu crois que ça va te plaire ? » disent parfois quelques adultes suspicieux. Il serait bon de leur faire confiance.
Il se raconte dans la famille qu’une belle mère exigeait de ses enfants une fiche de lecture à propos de chaque roman lu. Tu parles si ça devait donner envie de lire.
Gamin, on m’offrait parfois « des livres pour mon âge » que j’avais lus depuis bien longtemps. Ça me vexait comme un pou (pourquoi les poux se vexent d’ailleurs? parce qu’en fait c’était le pouil nom du coq d’antan), alors j’avais demandé à pouvoir plutôt choisir moi-même. Il se raconte que j’avais lu « Les mains sales » à l’âge de 8 ans alors que j’étais un petit garçon très propre. Enfin à peu près. Peu importe si à l’époque je n’ai pas tout compris, j’avais pris du plaisir dans les dialogues.
Je ne vais pas chez le boucher
C’est vrai, je n’achète quasiment plus de viande et donc vous ne me croiserez pas à la boucherie locale. Ce n’est pas contre le boucher, ce n’est pas que je lui en veuille, mais je n’ai plus le goût à ça surtout depuis que je connais ici quelques vaches très aimables. Je ne me sens pas d’assumer devoir leur avouer un jour que j’aurais mangé leur fils.
Mais à la librairie, je ne vois guère de dilemme moral autre que celui de ne pas brûler mes économies à la carte bleue. Il fut un temps à l’instar des joueurs addictifs du Casino, où je n’emportais qu’un peu d’argent liquide pour être certain de ne pas dépasser les limites imparties. Il y a des livres chers, d’autres qui le sont moins si on est un peu patient ou si le libraire débonnaire vous montre qu’il existe une édition poche du bouquin convoité.
La libraire inquisitrice
Celle qui me regarde par dessus ses lunettes et s’étonne de ce que je consulte. Qui bredouille un peu si je lui demande une autrice dont personne ne parle ou qui m’oblige à plonger à quatre pattes vers le rayon poésie qui tient en quinze vieux volumes jaunis sentant le moisi. Ou l’autre qui soupire si je n’ai pas tout à fait replacé le livre où il était et vient le ranger comme si j’étais la plaie des clients.
À la librairie, je fais des rencontres entre les rayons qui ne regardent que moi et le livre. J’ai ou pas le feeling, je lis des morceaux ou pas, quelque chose me prend ou pas. En vieillissant je rachète parfois un que j’avais déjà. Vils éditeurs qui jouent avec les couvertures, les titres, les éditions, les mélanges…
J’ai dit la libraire, car je vois peu de libraires mâles. Quelques étudiants en Histoire parfois, une écharpe autour du cou, une tartine de fromage de chèvre d’une main, le bouquin dans l’autre, tellement absorbés par leur propre lecture que je n’oserais les déranger.
Et puis, il y a le libraire rivé à son écran. Iel n’a pas le livre voulu en stock, comptez trois semaines, repassez… Il ne vous aura même pas offert son regard céruléen.
Il y a « la trop sympa » qui me soumet à interrogatoire sur mes lectures. Je ne fais pas de compte rendu, je ne parle pas de mes lectures, ou si peu, juste de ce que j’ai aimé. Oui c’est pour moi. Et si j’offre, je préfère emballer moi-même avec un papier choisi. Non mais.
C’est horrible j’attends du ou de la libraire, une forme de discrétion, une belle offre originale, un choix intelligemment mis en avant, de pouvoir m’y retrouver tout en ayant le plaisir de fouiller, d’avoir le sentiment d’avoir choisi par moi même selon mon état du moment et sûrement pas à cause du bandeau, de la dernière émission de télé ou du panneau publicitaire dans la rue.
Cette année la publicité d’Amélie Nothomb sur son dernier roman m’a empêché de l’acheter. Tant pis pour elle s’il était bon.
La dame qui avait peur
Mais pour revenir à la gentille dame. Soixantenaire au moins. Comme si elle se privait d’une gourmandise par crainte d’être méjugée. Comme si elle avait peur de ne pas savoir par où commencer entre ce bloc central imposant et les rayons plus en retrait…
Dans chaque nouvelle librairie, il faut pouvoir prendre ses repères : ne pas craindre le torticolis ou travailler ses articulations en s’accroupissant, savoir se faufiler entre les lecteurs, connaître son alphabet et avoir un peu de temps pour se perdre.
J’aurais pu l’inviter, mais elle aurait pris ça pour une proposition de « date » et comment dire ? Non, je ne le dis pas.
Il n’empêche il faut que je me souvienne ou note une bonne fois pour toutes les jours et horaires de cette nouvelle petite librairie indépendante qui semble ouvrir selon des règles complexes.

Un mot en retour ?