Des nouvelles d’ici ou d’ailleurs, des petites choses du quotidien, du glissement indicible de l’été vers l’automne, est-ce que je me souviendrai de ça plus tard ? Comment se forgent les souvenirs, ou plutôt comment vont ils se fondre dans la mémoire et revenir, ou pas.
Travaux domestiques
J’ai terminé de repeindre la commode. Par hasard la couleur choisie est la même que celle de la porte. Par hasard ou parce que mon cerveau se souvenait mieux que moi dans le magasin et s’est joué de moi en faisant une jolie association d’idées. L’effet n’est pas déplaisant.
Le vernis marin que j’ai utilisé pour la nouvelle table basse de la terrasse sent encore très fort, plusieurs jours après son application.
La mandarinier est gracieux, face au soleil. Petits changements plaisants.
Est-ce que je me souviendrai plus tard de ce bricolage de fin d’été ou des réaménagements de l’espace ?
Il reste encore quelques détails, mais la maison est parée pour l’automne et l’hiver qui viendra vite. Les saisons, les lunes, les couleurs du ciel, la lumière. Tout cela me pénètre et me façonne en même temps, m’inscrivant dans la durée.
Ici c »est sobre, je me sens bien,le jardin a reverdi sous l’effet de la pluie. Les papillons s’amusent dans leur arbre.
Est-ce que je me souviendrai de ces jours là plus tard ?
Chiens
Probablement à cause de la période de chasse qui a commencé et va ouvrir vraiment le 20, les chiens du voisin ne cessent d’aboyer. Il y a de la castagne entre eux, ils sont trop nombreux je pense dans leur chenil. Il y a eu des plaintes, les gendarmes débonnaires sont passés. Ce n’est pas tant les aboiements que d’entendre qu’ils se battent entre eux, les cris de l’un deux dominé par les autres, c’est ça qui est terrible. Intervenir à mon tour comme d’autres l’ont fait ? Pas certain que cela fonctionne. Alors, je culpabilise étrangement…
Galou a de plus en plus de mal à se relever seul. Il ne parvient plus à monter la rampe d’accès pour grimper dans la voiture. Alors je le porte pour monter et descendre. 40 kilogrammes, ce n’est pas rien. À ses traitements il va falloir que je rajoute de la physiothérapie. Il ne me lâche pas et me suit partout dans la maison comme lorsqu’il était bébé. Ce qui est touchant, c’est le matin surtout. Nous avons de longs moments de tendresse et d’incroyable communication. Quel chouette chien qui ne renonce toujours pas à jouer malgré ses douleurs !

Avec lui, sans céder à la tristesse, je fais provision, comment dire ? de souvenirs, de sensations, de partages, de petits plaisirs.
Les promenades où il manque à tout instant de chavirer, nous les faisons à pas de vieux, il respire tout ce qu’il peut oubliant parfois où je suis.
Est-ce que je me souviendrai de ces moments plus tard ?
À la télévision
Je regarde le flux d’informations avec parcimonie. Les images sont tellement dingues en ce moment. À Gaza, à l’Ukraine, s’ajoute le Népal. Un palais en flammes. Au Brésil cet ancien président condamné à 27 ans de prison.
Chez nous le nouveau premier ministre à peine nommé est allé se faire adouber chez l’ancien président de la république, repris de justice… comment dire ?
Anecdotique, mais significatif, les journalistes qui disaient il y a deux semaines qu’il était inconcevable de taxer les riches qui fuiraient à l’étranger, commencent à dire qu’il serait injuste de ne pas leur demander des efforts « comme aux autres ». Tout est dans la proportionnalité de l’effort. Des briscards de droite disent vouloir lutter contre l’assistanat. Il n’y aura donc plus d’aide pour les grosses entreprises ?
Est-ce que je me souviendrai de tout ça ?
Réminiscences
Devant l’évier des bouts de chanson me sont revenus. Des chansons qui datent de l’enfance, certains couplets que je n’avais pas effleuré depuis bien longtemps et dont je me souviens pas si mal. Pourquoi ces bribes revenaient-elles à ce moment là ? Un peu comme des morceaux remontent sur le dessus du bouillon.
Quand elle était aphasique, ma mère incapable de parler, sut restituer en premier des morceaux de chansons, les airs d’abord, plus les paroles. Ce qui veut dire que les chansons sont très importantes pour forger notre personnalité.
Mais pourquoi je me souviens de ces chansons alors que je n’ai pas en mémoire certaines des miennes très récentes ?
Sensations
Au moment où j’écris, j’entends la grosse voix du chien de chasse du voisin. Il est très énervé le molosse. Une mouche grésille contre la vitre mais refuse de sortir quand je tente de l’y inviter.
Comme l’heure de sa pâtée approche, la chatte commence à roder près de la cuisine. Elle va bientôt miauler, se fera de plus en plus insistante.
Dehors le ciel est plombé comme s’il allait pleuvoir ou peut-être tonner. Une lumière à la fois bleue et verte inonde le bureau.
L’Harpagophytum semble faire effet. J’ai moins mal aux phalanges. J’ai des coups de téléphone à passer. J’ai des idées pour le week-end qui approche.
Est-ce que je me souviendrai de tout ça et de la douceur du moment malgré les drames du monde ?
Immobile sur mon siège, je perçois le flux du monde qui change. Immobile, je suis déjà cet autre. Assis sur le point fixe de l’éternité mon enfance effleure la mort du bout de son index. Sans impatience.
Est-ce que je me souviendrai de ça ?
Ou pas.

Nota : le premier marron, magnifique, a roulé son mon pied aujourd’hui. Il faudra que j’aille voir si les figues sont mûres.

Un mot en retour ?