Quand Hélène entraîne le narrateur dans la maison…
Mon vélo est vermoulu. Le ruban beige de la route sent l’eau, l’herbe écrasée, la tourbe. Mon vélo couine amoureusement. Il a reconnu ta maison et je te vois déjà sur le perron, silhouette avide et impatiente, rose et fraîche, agitant tes mimines vers le ciel brouillé.
Oui, j’arrive ! Je pédale dru et le velours gratte mon mollet.
Sur le perron Hélène m’attend dans une lumière légèrement surexposée, une odeur de marécage. A cause de mon pied en action sur le pédalier toutes les images me parviennent légèrement décalées, dans un différé indicible où je me vois faire, je me vois et je m’entends du dedans. Je pense à toi, je devrais dire « tu », je dis « elle ». « Elle » m’a téléphoné. « Tu » m’attends.
J’ai accouru sur mon vieux vélo. Je le range à présent contre le lierre passant une dernière fois la paume sur la selle fauve humide et chaude percée de ses trois petits trous. J’accorde à ces détails une fausse importance pour mettre du feu à ton impatience et du temps devant moi.
Son impatience me mange d’avance. Cette impatience qui t’a fait descendre les marches, traverser l’allée de graviers dans tes petits escarpins aux lanières si fragiles où ta cheville transparente danse si légère qu’on voudrait la mordre de douceur. Cette impatience qui vient coller ta bouche sur la mienne, déjà ! C’est si vite ! Ta bouche aux lèvres élastiques. C’est l’avalanche de fragrances. C’est l’avalanche de tes dix doigts. Tu danses ton ventre ferme et rond et doux contre moi. Tu appuies tes seins, avide Hélène et je reconnais l’odeur de ta peau. Hélène me colle, m’aspire, papillonne et presse, réclame, joue le feu du désir et je ne sais pas très bien pourquoi je trouve qu’elle en fait trop dans cette comédie de mouvements et d’élans excessifs. Alors je me fige, je me guinde, je me coince, je me raidis. Je suis le paltoquet effarouché.
Nous sommes beaux sur le gravier devant la maison, elle est aussi enthousiaste que je deviens inerte, passif et apathique à l’extrême. Alors, tu me tires par la main, cela te convient bien. Alors je me souviens pourquoi elle m’a fait venir. C’est cette histoire, ce pari stupide, vouloir faire l’amour dans cette maison, et dans chacune de ses pièces. C’est là le pari, seulement ça. Nous avons déjà commencé il y a quelques jours par la chambre de ses parents. Une sorte de défi inconséquent où je crois ma peur est la rançon de son excitation. Mais ma veulerie me fait aussi obéissant.
Aujourd’hui, l’ordre du jour est simple, inexorable : insatiable, elle m’a convoqué pour faire l’amour dans la chambre de son petit frère que je ne connais pas.
Ce n’est pas parce que c’est son petit frère, mais parce que nous devons systématiquement faire l’amour dans chacune des pièces de la maison, du salon à la buanderie.
Convoqué je suis venu. C’est là mon grand courage. Je ne sais pas encore te dire non Hélène. Mais Hélène va me perdre si elle continue à me vouloir avec cette ardeur, cette avidité, ce jeu outré de comédienne à deux sous.
Et tu m’as déjà tiré vers la maison, le perron que nous remontons, la porte que nous franchissons, qui claque dans mon dos, l’escalier que nous grimpons et soudain cette chambre où je me retrouve projeté malgré moi dans le décor que tu as choisi pour nos ébats.
Je hume l’air, caniche inquiet et méthodique, je cligne des yeux, tes mains passent sur ma croupe et me flattent rassurantes.
Tout ce que nous avons traversé jusqu’alors de cette maison est ouaté, moelleux, peaufiné, décoré, reluisant, amidonné, astiqué, encaustiqué, ciré, lustré. Ce n’est pas beau, c’est catalogue.
Cette chambre où nous pénétrons est au contraire une barque détachée du port. Un léger désordre flotte, draps défaits au petit lit, vêtements chiffonnés, plancher de bois livide. Rumeur légère de goémon ou d’eau morte dans son vase. Mon nez cherche. Il trouve un dérisoire bouquet de violettes qui meurt, oui, dans ce vase verveine… Buée qui monte du lit aux draps froissés.
Hélène à mes côtés joue la petite fille énervée, impatiente, nigaude qui sautille sur place en suçotant ses cheveux.
Il faut détacher mes yeux des draps en désordre. Je nous trouve indiscrets et impudiques. Pour un peu, je deviendrais moralisateur. Alors, afin de m’inventer une contenance d’homme respectable je contemple, j’examine cette chambre et ses murs.
Mur numéro un : côté gauche, longé par le lit, conserve un pâle papier d’enfant, niais, fond bleu azur, Pierrot lunaire y caracole sur des nuages joufflus évidemment roses. Symétrie sans allégorie, juste de quoi venir alimenter les cauchemars du jeune enfant.
Mur numéro deux : des plâtres irréguliers dont on a décollé le papier. J’observe, j’insiste, je m’intéresse, je ne suis pas pressé qu’Hélène me bondisse dessus. Il persiste de ce papier des lambeaux qui ont survécu à l’arrachage et dessinent le planisphère insolite de continents imaginaires. Papier arraché sans pitié ni soin. Travaux d’urgence d’un bricoleur peu averti. Je juge. J’évalue. Je prends mon temps, Hélène soupire et s’ennuie bientôt. Le troisième mur est si beau ! Couleur sable, soyeuse, lumineuse.
Le quatrième c’est encore ce sable pourtant recouvert à mi-hauteur d’une sorte de laque noire très épaisse et brillante. Travail inachevé. Une longue coulée de laque s’achève sur le plancher en une flaque luisante.
C’est moi qui suis pris au piège de cette analyse systématique. Je ne suis pas dans une chambre, je suis dans le chantier d’un ouvrier désordonné et inconséquent. Des outils traînent, camion poussiéreux de peinture, pinceau aux cils gelés, collé au sol dans l’abandon.
Dans ma main il y a ta petite main Hélène. Tu la serres si bien. Petits doigts chauds, j’aime. Et pourtant je vais lâcher sa main. Je la déçois encore.
C’est ce que j’ai vu, au fond de la chambre, dans le coin, ce désordre de grandes feuilles en partie froissées, recouvertes de couleur. J’y suis allé pour voir de plus près, soulever les papiers, chercher. Ce sont des esquisses tracées au fusain, à la craie grasse, parfois mélangées sur la même feuille. Ce sont des tracés au geste beau, énergique et fugace. Pourtant, rien n’y est jamais achevé. Il manque à chaque dessin de quoi être terminé. Visages incomplets, arabesques perdues, animaux sans pattes, puis plus loin des oiseaux ventrus à tête d’homme, des hommes à tête d’oiseau avec toujours à un détail près, quelque chose qui manque : un œil, un bec, une main, un pied. Je reste sur ma faim.
Alors Hélène va me parler : « Adelin, n’a jamais rien terminé de ses dessins, il ne termine jamais, c’est un principe chez lui ou quelque chose comme ça ! »
J’avais oublié ce prénom. Hélène a pour frère Adelin. Ce prénom n’existait pas pour moi auparavant. Mais je ne méditerai pas plus car soudain Hélène s’est allumée, mise en route, sûrement agacée par mon observation appesantie de ce qui pour elle est dépourvu d’intérêt, elle se dévêt, me dévêt, babil agile, détache ses cheveux ; nous allons visiblement faire l’amour dans le lit d’Adelin. J’ai bien été convoqué pour ça. Alors nous allons faire l’amour et j’aime encore te faire l’amour Hélène.
Je sens que probablement dans quelque temps j’aimerai moins lui faire l’amour, une affaire de saturation. Faire l’amour, je sais faire l’amour. La peau, les seins, mes mains, toutes ces sortes de choses, ménager son désir, le mien, mordre son oreille, prendre la respiration au bon moment, la soulever et puis tout ce qu’il convient de rites, la danse, la transe, jusqu’à la rosée à sa nuque, imposer à ses hanches le réflexe lascif. J’aime faire l’amour, mais j’y pense trop, je ne peux m’abandonner, j’ai l’oreille aux aguets, les sens et les pensées en éveil. Après tout, quelqu’un pourrait rentrer. Est-ce qu’Hélène est plus douée que moi ? Est-elle vraiment dans l’acte ou très bonne comédienne ?
Nous faisons l’amour dans les draps d’Adelin.

Un mot en retour ?