Notre focus cette semaine invite à se concocter une rentrée calme, poétique et douce. Faudrait-il prôner nonchalance et procrastination ? S’il existe des contraintes notamment sociales, pourquoi ne pas reprendre la main en écoutant nos besoins ?
Les contraintes d’espace et de temps
Bien que le confinement soit venu secouer un peu certaines représentations avec l’apparition du concept de travail à distance ou si depuis longtemps nombre de cadres ont été « habitués » ou contraints au travail à la mission détaché des horaires, « faire sa rentrée » signifie souvent se retrouver « ensemble » à une date donnée, en un lieu donné.
On commence souvent par prendre ses repères, identifier les nouveaux, distribuer des grilles d’emploi du temps, des tableaux de service, vérifier certaines informations…
Il y a une dimension sociale à cette remise en route souvent assortie de divers rites comme les pots ou réunions de rentrée. Dans les écoles, on a pris l’habitude de se retrouver en musique ou en chantant…
Les médias accompagnent souvent ce moment. Le jour de la rentrée, des parents d’élèves se libèrent pour accompagner leur enfant à l’école. On a souvent instauré des rentrées échelonnées selon les âges ou les niveaux.
Les enseignants font leur « pré-rentrée » qui est tout de même une réelle rentrée pour eux. Un certain nombre d’entre eux sont déjà rentrés ou au travail depuis un moment pour « préparer » la rentrée dans un temps à la fois souple et flou, laissé à l’initiative de chacune et chacun où il s’agit souvent de tenter de se projeter. Certains se sont rencontrés de façon informelle.
Quand j’étais responsable dans l’administration, j’aimais venir au bureau bien avant tout le monde. C’était histoire de prendre mes marques, effectuer les mises à jour informatiques, trier le courrier, anticiper la suite… Il y avait certainement le souci de répondre à une inquiétude, d’être prêt, d’anticiper les difficultés… mais dans le même temps de « prendre mon temps » pour traiter les sujets et réfléchir. J’avais même pris l’habitude de venir assez tôt, plusieurs jours avant que les services ne bougent, pour m’autoriser à lever le pied juste avant que les services ne s’activent… et être « fin prêt » et reposé le jour J.
Jeune instituteur j’étais déjà celui qui arrivait avant tout le monde, rentrée ou pas. J’aimais préparer mes tableaux, regarder la classe avant que les élèves n’arrivent. J’étais toujours étonné – sans jugement de valeur- de voir que certains collègues ouvraient la classe en arrivant avec leur élèves… et partaient avec eux le soir…
La mise au travail s’accompagne toujours de diverses mises en scène symboliques : la cloche qui sonne comme celle de l’église pour la messe, les tenues que l’on porte et qui symbolisent le métier, le rôle ou la fonction. Pour le jour de la rentrée, les chaussures sont un peu mieux cirées en général et les cheveux bien peignés.
Avant d’entrer dans la classe, le rang sagement aligné le long du mur fait une pause. Rituel fédérateur, signal, silence, ça tourne !
Pour bien travailler il faut d’abord se reposer
Cette phrase qui ressemble à un joli dicton, je l’ai lue de la main de mon grand-père maternel dans une rédaction qu’il avait écrite petit, à l’école primaire et qui avait été conservée tant elle avait marqué les esprits et amusé la famille. On en riait mais force était de constater que c’était sagesse !
Mon grand-père était un intellectuel qui travaillait beaucoup mais qui prenait le temps d’examiner en silence ses cartes de géologue. Son bureau était un espace protégé. Il faisait des siestes puis disparaissait dans son bureau presque mystérieusement. Son travail se partageait entre des moments de réflexion, d’écriture, de cours universitaires et de travaux sur le terrain. Longtemps après sa retraite, il continua de recevoir d’anciens étudiants avec lesquels il s’enfermait. Les garçons ressortaient toujours avec une sorte de déférence, le regard pénétré, comme s’ils étaient les dépositaires d’un secret. On dirait aujourd’hui de mon grand-père qu’il était centré sur ce qu’il faisait et certainement connaissait l’état de flow tout en se montrant disponible aux surprises offertes (un paysage inattendu, des stries sur une roche, la texture de la terre…). À partir d’indices qu’il analysait méthodiquement, il en faisait la synthèse, reliait des informations entre elles et était capable de décrypter pour nous l’histoire géologique de la Terre au travers de l’examen de sédiments. Il prenait le temps de regarder, de questionner, relier… La maladie qui l’envahit plus tard, accrut l’impression de lenteur. Sur la route, il roulait à quarante à l’heure ce qui pouvait nous agacer.
L’enfant qui se lève tôt
Petit déjà je me levai de très bonne heure et c’est au fond toujours le cas. J’ai déjà raconté comment à cinq ans j’étais allé voir ma mère à cinq heures un matin pour lui dire : « tu vois, je ne t’ai pas réveillée en chantant ce matin ! «
Je conserve encore aujourd’hui un désir de matin et presque une excitation quand le jour se lève, teintée d’un léger agacement de voir que nombre de personnes dorment encore.
J’ai fréquenté des gros dormeurs, des couche-tard qui ne se levaient pas avant dix heures. Selon les âges, les personnalités, chacune et chacun a son tempo. Il faut l’accepter et la société ne sait pas le faire.
Le sommeil est un bien précieux. Sa qualité incontestablement conditionne nos journées. Il parait que nombre de français dorment mal et moins qu’avant. Nous connaissons les remèdes comme l’éloignement des écrans, de la lumière bleue, de l’énervement… Pour le coup, des habitudes sont à travailler. Je crois beaucoup au conte chaque soir pour les enfants, au roman pour les adultes…
Écouter nos besoins
Entre nos besoins physiologiques, psychologiques et le poids des contraintes sociales, il faut pouvoir analyser et composer…
Je me souviens bien quand je devais traverser debout la banlieue dans des trains bondés pour aller travailler. Pas simple d’anticiper pour gagner un peu en confort… Il y a là une vraie souffrance que l’on impose et il n’est pas simple de s’adapter. Plus tard, j’ai beaucoup marché dans Paris. Puis j’ai quitté Paris…
Je ne voudrais pas minimiser la dimension sociale et politique du problème. Il y a des leviers à trouver, des actions à mener. Le manque d’imagination et de volonté des politiques est à souligner. Mais si on peut, il faut travailler à s’extraire des contraintes quand elles sont insupportables. C’est aussi reprendre la main. On voit de nombreuses personnes quitter la ville, s’organiser autrement…
Aux contraintes personnelles d’autres peuvent s’ajouter : la famille, un chien à gérer… Ce sont souvent des besoins et des emplois du temps qui se juxtaposent.
Très souvent les livres de conseils ou les sites de développement personnel, ne semblent s’adresser qu’à des cadres célibataires qui ne font ni le ménage ni les courses !
Avec l’expérience, nous connaissons nos besoins, nos limites. Nous savons qu’il faut une sorte de dialogue entre la nécessite de ne pas « forcer » et celle de se mettre en mouvement.
Le poids des agendas
Un ami qui a cette chance refuse les rendez-vous professionnels trop longtemps à l’avance. J’ai vu dans mon métier, surtout à la fin, que les urgences imposaient sans cesse de remodeler l’agenda. Trop remplir un agenda c’est risquer de se mettre en retard, de saturer…
Aujourd’hui encore, j’ai vu que j’avais trop tendance à tout programmer, y compris dans les loisirs, au risque de tuer le plaisir.
Bien entendu, il y a des contraintes, des obligations, il faut bien fixer des rendez-vous, mais il faut aussi laisser des zones blanches pour souffler, s’inspirer, trainer…
Ne pas charger la barque mais ne pas louper les opportunités
Pas facile en classe, quand on est élève ou étudiant de se centrer et d’être disponible pour apprendre tous ensemble, au même moment. Il faut éloigner les distracteurs. S’il faut fixer ou mémoriser, outre les temps collectifs, il faut repérer les meilleurs moments pour le faire. L’une c’est le matin très tôt, l’autre c’est au contraire juste avant de diner. Le rituel fonctionne mieux s’il est balisé…
L’enseignant qui développe son expertise, accepte de s’appuyer sur les livres du maitre parce qu’il (ou elle oui oui !) car il sait que dans la journée une séance sera privilégiée pour laisser libre cours à la créativité pédagogique. Ce sera le temps fort de la journée. On ne peut focaliser sur tout. S’épuiser à préparer sa journée de classe dans le moindre détail n’a aucun intérêt mais si un temps fort se démarque et procurera du plaisir, alors l’impact sera positif pour tout le reste et pour tous.
Retraité, je m’emploie toujours à ménager un temps dans la journée où je vais pouvoir créer quelque chose.
S’il y a la contrainte de l’emploi du temps imposé, je dois pouvoir toujours me demander pour chaque journée :
- est-ce qu’il y a eu un moment où j’ai pu apprendre quelque chose de nouveau ? (même une « petite » connaissance)
- est-ce que j’ai pu créer quelque chose (parfois avec cette nouvelle connaissance) ?
- est-ce que j’ai pu partager (cette connaissance, cet apprentissage) ? Sur ce point, au lieu d’une récitation bête, on pourrait demander à l’élève ce qu’il saurait ou aimerait partager avec ses camarades d’une nouvelle connaissance apprise.
- est-ce que j’ai pu prendre soin de moi ou d’autrui ? Par exemple veiller à souffler, à rêver un temps, m’offrir une récréation enrichissante ou plaisante (écouter une nouvelle chanson, découvrir un poème, lire pour le plaisir, déguster un plat équilibré) mais aussi prendre des nouvelles d’un ami, aider une personne sur une tache etc.
Identifier l’inutile
Il y a de vraies urgences et puis les autres. Il y a l’échange amical enrichissant et le rendez-vous qui s’éternise. Il y a la découverte d’un blog intéressant et la perte de temps à scroller. Il y a la réflexion que l’on creuse sur un sujet et le temps perdu à se disputer ou à tenter de convaincre une personne toxique.
Nous pouvons nous contenter de rester spectatrice ou spectateur ou identifier un point que l’on peut modifier.
Quand j’annonçais à des interlocuteurs que nous disposions de vingt minutes pour un entretien, il était toujours beaucoup plus productif que des entretiens sans limite. Quand je regarde une vidéo, je ne m’oblige plus à le faire en entier et je préfère quand elle est chapitrée ou renvoie à un écrit.
A contrario, si je suis « à fond » sur un travail qui m’intéresse et que je peux le poursuivre parce que je suis en bonne énergie, je ne vais pas m’interrompre.
S’écouter pour comprendre
La question des besoins doit s’interroger jusqu’aux causes. Si j’ai besoin de dormir, c’est physiologique. Il faut me reposer. Mais je dois comprendre pourquoi j’éprouve ce besoin de me reposer et en chercher la cause.
Si dans ma semaine, j’ai une journée qui va me manger de l’énergie, je dois apprendre à réguler et anticiper.
Si j’ai besoin de régularités, je dois éviter les routines pesantes ou si des routines existent, je dois aller chercher y compris dans les petits temps, les moments où je vais reprendre la main, agir en autonomie, faire autrement…
Lycéen, les repas collectifs me pesaient, me stressaient et m’épuisaient. Je me suis organisé pour manger à part et retrouver les copains ensuite pour les répétitions de théâtre. Il fallait oser se démarquer. Cette stratégie m’a permis de m’affirmer sans me couper. J’avais besoin de calme pour déjeuner tranquille un repas que j’avais concocté. J’aimais ensuite pouvoir me centrer sur l’heure de répétition…
Cette recherche individuelle de leviers, suppose une sorte d’auto-examen qui prend en compte les contraintes, notre propre personnalité, notre endurance, notre enthousiasme… ou notre non-enthousiasme.
La bienveillance (bien veiller) n’est pas le refus de l’effort, mais l’attention à ne pas rajouter des contraintes inutiles, à se torturer inutilement, accepter ses sensations, ses émotions, d’être parfois en énergie, parfois moins en forme… créer parfois des ruptures, s’adapter, être souple sans renoncer à être soi-même… une question de style à trouver et créer pour soi-même !

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