Notre singularité n’est pas innée. C’est nous qui la construisons et la développons au risque de nous frotter aux contraintes extérieures, au conformisme, aux enjeux de pouvoir. Pour qu’elle s’épanouisse, que nous nous sentions aligné-e, en cohérence avec nos valeurs et nos aspirations, il nous faut prendre soin de notre créativité.
Cheminer pour éviter la déception d’un idéalisme forcené
C’est drôle. En parcourant le site, j’ai découvert que l’an dernier à peu près à la même époque, je m’interrogeais sur la question de la singularité.
Peut-être avons nous comme les saisons, des cycles intérieurs qui nous conduisent à nous interroger régulièrement à propos des mêmes questions.
Victor Hugo avait dit-on, écrit à 14 ans dans son journal intime le fameux « Je veux être Chateaubriand ou rien ». L’illusion, serait de se limiter à la célébrité. On le voit avec ces personnes qui veulent « devenir célèbres ». Faut-il avoir si peu confiance en soi ? Hugo fut célèbre par son travail et la puissance de ses écrits, par sa façon d’incarner sa créativité par l’écriture, le dessin et d’oser mettre ses actes en cohérence avec ses valeurs, jusqu’à l’exil.
J’ai connu une personne (non, pas moi) qui avait écrit vouloir être Hugo ou rien. Et n’est pas devenue Hugo… La déception fut rude pour elle-même avec une perte de confiance et un renoncement terrible à la joie. L’idée bien sûr, aurait-été que cette personne veille à devenir d’abord elle-même.
La singularité n’est pas notre essence immuable. Elle n’est pas là pour nous démarquer, nous opposer, prendre le pouvoir sur autrui… Je la vois comme un cheminement. J’explore le vaste Monde et me construis au gré des rencontres. Ma singularité ne s’exprime pleinement que si elle reconnaît la singularité d’autrui. Sinon, c’est juste une forme d’égoïsme ou de vanité.
Apprendre pour créer
Apprendre, c’est déjà rencontrer l’autre. Tout autodidacte que je suis, je n’ai pu apprendre à lire que parce que j’ai rencontré les écrits, parce que ma mère m’a lu des contes et que j’ai pu faire le rapport entre ce qu’elle lisait à voix haute et les mots sur la page.
Ma chance, fut de ne pas avoir d’empêcheurs d’apprendre comme la Société nous impose trop souvent.
Puis j’ai compris que ce que je lisais, je pouvais m’amuser à le reproduire en écrivant à mon tour et en transformant ce que je copiais pour inventer mes propres histoires.
Si j’invente des chansons aujourd’hui, c’est parce que ma mère m’enseigna (par le plaisir du jeu) des chansons traditionnelles sur lesquelles je m’amusais vite, inspiré par sa voix, à greffer des harmonies, une voix haute et plus tard des transformations qui devinrent des inventions. Ce qui est fondamental dans l’éducation, c’est non pas la transmission verticale, mais d’offrir ce qui est, comme un jardin de possibles à explorer où l’on va pouvoir s’essayer sans risques, s’engager, inventer à son tour en s’émancipant plus tard.
L’empirisme ne suffit pas, mais l’apprentissage vicariant apporte souvent plus que la règle donnée sans permettre d’essayer et de comprendre. Créer c’est apprendre à comprendre les choses « du dedans », par l’expérimentation.
Je pourrais transposer à mille situations.
Apprendre est un dialogue et le rôle des maîtres est d’élucider ce qui pourrait faire peur en donnant accès aux secrets. À treize ans, j’avais une peur panique de l’algèbre car je sentais que la pression sociale exigeait qu’on en connaisse les clés pour obtenir une place sociale enviable. Mais je ne compris pas au collège le sens et l’intérêt de cette langue close et mystérieuse peuplée d’implicites. Un professeur d’Université me dira plus tard, que je possède pourtant le sens des mathématiques. Mais élève, je n’ai rien su créer avec les mathématiques. Cela n’est venu que plus tard, devant les enseigner. Et là, il y eut du plaisir.
Prendre soin de notre créativité
La créativité, qui se traduit souvent par nos productions, est une façon de nous dire aux autres dans notre singularité.
C’est la touche personnelle que l’un apporte à sa recette de tarte aux pommes. C’est la voix reconnaissable de cette artiste. C’est le geste unique du peintre sur la toile. C’est ce qui fait que l’on vous reconnaît, que l’on se souvient de vous… C’est notre signature. Elle n’a pas besoin d’être extravagante pour être unique.
Éric Delassus a donné en 2023 une communication très intéressante à laquelle je vous renvoie sur son blog. J’en cite un extrait :
Par conséquent, cultiver sa singularité consiste à développer toutes les aptitudes qui sont inhérentes à notre structure interne qui est animée par une dynamique positive et qui ne peut voir diminuer sa puissance que par l’action de facteurs externes qui viennent la déstructurer et qui produisent de la tristesse. Il faut donc faire en sorte que les conditions externes dans lesquelles nous évoluons soient favorables au développement de ces aptitudes créatives dans tous les domaines. Dans le domaine artistique, mais également sur le plan social, culturel, économique, technique, il faut que chacun prenne soin de sa créativité et de la créativité de l’autre pour que nous nous sentions pleinement exister en voyant notre puissance d’agir augmenter.
J’aime bien l’idée du soin qui suppose une attention à soi comme à l’autre.
Dans mon « carré magique » d’une journée réussie, je pose souvent qu’il faut pouvoir apprendre, créer, partager et prendre soin.
Mes repères personnels
Je ne sais s’ils peuvent être transposables. Ce n’est pas du conseil, juste une expérience en lien étroit avec la démarche visant à « vivre heureux en poésie ».
Prendre soin de ma créativité suppose :
- que je ne m’empêche pas d’apprendre
- par le livre, les rencontres, les explorations culturelles… y compris dans des domaines qui ne me sont ni proches ni familiers
- en acceptant de « penser contre moi » ou en tout cas d’aller à la découverte de théories ou d’univers éloignés, de conceptions qui pourraient perturber mes propres représentations…
- que je reste libre de m’affirmer sans m’opposer
- je ne cherche pas à me singulariser mais je ne m’empêche pas d’essayer (dès lors que cela ne nuit à personne)
- que je crée en « trouvant le flow » (en plongeant dans ce que je fais) c’est à dire non pas « produire pour produire », mais à la fois pour m’exprimer (traduire sensations et sentiments, idées), m’augmenter (découvrir de l’inattendu qui me révèle une part nouvelle) et trouver « la petite touche », la « note » ou la « tonalité » originale… autrement dit là où je peux apporter ma petite pierre, ma petite contribution…
- accepter de ne pas être compris, ou pas de toutes et tous
- être en attention aux « échos » (on donne pour recevoir, une création n’a d’intérêt que si elle me mène à la création ou la recréation de l’autre… comment je m’invente en l’autre et comment je le ou la révèle à lui même dans cette joie de la rencontre…)
- quand je vais au théâtre, la sincérité de mes applaudissements renvoie une complicité empathique aux acteurs sur la scène qu’ils perçoivent, une reconnaissance mutuelle et en sortant de la salle, je sais que le spectacle a été « bon » si je ressens une « joie » qui ne tient pas qu’au seul plaisir mais à l’enrichissement…
- un « bon roman » ce n’est pas juste une bonne histoire, mais une histoire qui m’a « augmenté »
- Dans l’idée du « flow » donnée plus haut, il y a ce mélange de « disponibilité » (ne pas se laisser envahir par n’importe quoi), d’accepter que l’inspiration ne soit pas là, de gestion de l’énergie pour ne pas se mettre en tension inutilement mais savoir débusquer quand c’est « le bon moment ». Certes, de l’entraînement naîtra une fluidité qui peut favoriser cette « inspiration », mais si l’on « procrastine » c’est que souvent ce n’est pas « la bonne commande ». Il faut créer ce qui est essentiel pour nous, pas d’abord pour vendre… Bien sûr nombre de grands musiciens ont produit des opéras sur commande… mais ils avaient déjà le « matériau » en eux, la richesse suffisante… Il faut aussi prendre le temps d’enrichir nos « réserves ».
- Accepter les imperfections et même les « designer » pour en faire un caractère propre de ce que l’on crée…
Interrogeons nos amis, interrogeons-nous nous mêmes…
J’aime interroger les amis sur ce qu’ils créent, ce qu’ils apprennent de nouveau… peu importe le domaine. Cela peut tenir de l’art du jardinage, la cuisine à un nouveau poème ou un cycle d’études… Pas de compétition, de la curiosité. Pas d’injonction…
La créativité s’exprime aussi dans l’univers professionnel, dans la façon dont on peut « apporter sa touche »(même si je vois que c’est plus difficile pour des métiers à forte contrainte de normes, répétitifs, avec peu d’interactions…).
Il y a des créations qui se pressentent. C’est là… cela mûrit puis va surgir. Il faudra pouvoir être disponible, c’est à dire ne pas se trouver encombré de contraintes futiles et inutiles. Sinon, la bulle créative va se cogner au mur et disparaître…


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