Une petite fièvre a traversé les médias et les réseaux. « Il faut quitter les réseaux sociaux commerciaux toxiques ». On a donné des modes d’emploi. Mais quitter les réseaux ne suffit pas. Si on cherche un substitut sans rien changer à nos habitudes, nous serons vite déçus. Se réinventer dans ses usages du numérique est une nécessité qui ne doit pas se limiter à mon avis à l’Internet, aux réseaux, à la navigation sur le Web… La question des objets connectés, celle de l’intelligence artificielle par exemple touche notre quotidien. C’est affaire de sécurité, de liberté, de conception du vivre ensemble mais aussi d’élaboration et de circulation des idées notamment artistiques et de partage du pouvoir. La puissance du numérique réside principalement dans sa capacité à nous asservir en douceur, comme des esclaves plus ou moins consentants. Il y a quelque chose à inventer pour faire autrement.
Espionnés
Mozilla et l’exemple des voitures connectées
Mozilla lance une pétition en ligne :
Une étude de Mozilla a révélé que des constructeurs automobiles connus et vendus dans le monde entier comme Chevrolet, Nissan, Toyota, Kia, Audi, Jeep, Honda, Volkswagen et bien d’autres recueillent des données très personnelles comme le patrimoine génétique ou encore l’activité sexuelle de leurs clients·es. Pire : cette collecte massive d’informations se fait la plupart du temps avec une absence totale de consentement, grâce à un ensemble de capteurs, de microphones, de caméras, ainsi que par le biais des téléphones, des applications et des services connectés utilisés à bord des véhicules.
**Mise à jour de janvier 2025 : la fuite de données de Volkswagen, dans laquelle les données de localisation précises d’environ 800 000 véhicules sont devenues accessibles en ligne, souligne une fois de plus les risques concrets associés à ces vastes programmes de collecte de données intrusifs.
Les applications
Vous avez peut-être vu ces applications qui permettent « de suivre votre livraison en direct ». Pour recevoir un meuble à ma nouvelle adresse, j’ai pu ainsi suivre d’heure en heure le trajet du livreur. Comme nous sommes à la campagne, je peux vous dire où il a déjeuné et combien de temps. Je peux vous dire qu’il est passé chez ma voisine juste avant moi… Et bien entendu, le patron du livreur aussi. Il disposera d’éléments pour évaluer son livreur. Mais peut-être que ma voisine n’avait pas envie que je sache ?
Il y a quelques années, j’ai utilisé une application de rencontres. J’avais refusé de renseigner un questionnaire trop intime qui outre mes mensurations recueillait des éléments relatifs à ma sérologie… mais quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que la géolocalisation très fine de l’application avait permis à un abonné avec lequel je n’avais pas conversé, de retrouver mon domicile et de sonner à ma porte. Vous imaginez le malaise et le danger. Ça m’a poussé à désinstaller vite-fait.
Ces deux exemples emblématiques sont à croiser avec l‘espionnage que nous consentons souvent à des outils comme ceux de Google qui peut repérer où et quand nous allons et mémoriser nos trajets.
Nous laissons faire à Google ce que nous n’accepterions d’aucun tiers ou même de la police sans « mandat » ou ordre de la Justice. Amazon en sait également long et possède une sacré mémoire.
Les caméras dans la ville savent nous reconnaître
Ce n’est pas la question d’avoir ou non des choses à se reprocher. Nous ne pouvons qu’imaginer avec effroi à quel point les nazis auraient adoré notre époque.
La confiance
La fameuse confiance numérique n’est pas aisée à vérifier.
J’ai eu un échange un peu vif avec une association qui promeut et diffuse des applications libres capables de remplacer les outils des géants du Web : il n’était pas très aisé de comprendre ce qu’elle faisait de nos données personnelles et d’autre part, il n’était pas possible de supprimer directement son compte. Ce n’est pas une exigence légale m’a-t-on répondu. C’est pour moi une exigence éthique. Je trouve curieux qu’une association qui refuse les pratiques d’un géant du Web reste dans les faits opaque dans ses propres fonctionnements. Ce n’est pas parce que les géants sont les méchants que « gentils » devraient s’exonérer d’une plus grande exigence éthique encore. Certes il faut des moyens. Je pense à terme qu’il faudra un service public indépendant du numérique. La Poste a loupé le moment où elle aurait pu se transformer vraiment en adoptant des outils sécurisés de haut niveau, en proposant de solides coffres forts numériques etc…
Quand je publie ce site, j’essaie de m’assurer que tout est en conformité. Il n’y a pas d’outil statistique autre que celui de l’hébergeur qui est en France. C’est anonyme. Il n’y a pas d’intégration de réseau social et les quelques vidéos sont soit hébergées sur le site, soit maintenant dans une instance PeerTube. Les cookies peuvent être refusés. Je ne gère que la liste des abonné-es aux notifications d’articles et je veille à la nettoyer régulièrement si une personne se désinscrit ou change d’adresse mail. Il n’empêche, il faut avoir l’œil. Le CMS WordPress s’enrichit d’extensions ou plugins qui ajoutent des fonctionnalités et il faut surveiller ce qu’il se passe, que rien ne soit collecté « malgré moi ». Lorsqu’une personne dépose un commentaire, des informations relatives à son adresse mail sont recueillies. Il faut consentir et bien entendu, je peux supprimer les données comme les commentaires à la demande. Je me suis d’ailleurs interrogé si jamais leur nombre devenait conséquent, quant à la suppression pure et simple de la possibilité de laisser un commentaire (mais alors ça ferme un peu le site sur lui-même).
Écrire à la machine ?

Sur son site l’écrivain Ploum raconte qu’il alterne entre un clavier BEPO et de vieilles machines à écrire.
Je dispose à la maison d’un serveur personnel et j’utilise par ailleurs des outils comme Nexcloud ou Cozycloud.
Je n’ai pas de machine connectée vers l’extérieur, en dehors du réseau domestique… excepté mon smartphone.
Mes photos partent directement sur mon serveur personnel. Mais je me suis demandé l’autre jour, si je ne devrais pas revenir à un appareil numérique distinct. Il faut que je trouve une solution légère.
Ai-je d’ailleurs besoin d’être joint en permanence ? Pour certaines sorties connues et peu longues, une montre (non connectée) suffira. Le sentiment de pouvoir marcher tranquille sur le Causse avec l’assurance de ne pas être dérangé pourrait être une belle illustration du « luxe ». Et une forme de liberté.
Je ne suis pas un regretteux du passé. Mais tout de même, le temps des lettres et des cartes postales, était drôlement chouette. Est-ce un combat totalement perdu ? Je crois bien qu’il y a des choses à réactiver.
La grande panne
Il y a une chose que je veux pouvoir anticiper : ce sera le jour où il y aura une grande panne du numérique.
Il faudra que je puisse écrire et lire même sans Internet, même sans électricité. Il n’est pas exclu ici ou là que se rencontrent de tels problèmes. Je ne peux pas tout sauvegarder en papier… mais ne pas oublier le papier et le crayon.
Je sais qu’en écrivant à la main je réfléchis mieux, j’apprends mieux (nos potes des neurosciences l’ont d’ailleurs démontré).
Un autre avenir
Je ne suis pas en train de prôner le retour à la plume et à la bougie. Mais on ne doit pas exclure un jour la nécessité d’y revenir transitoirement… Si nous sommes trop dépendants du numérique, nous serons coincés.
Au delà : il me semble que dans notre façon de penser, de prendre notre place dans le Monde, la question n’est pas tant dans la vigilance nécessaire ou le refus de se laisser espionner, que dans la recherche créative et constructive de nouvelles pratiques. Notamment celles fondées autour de la transmission, du partage, de la coopération, de l’invention. C’est une des raisons qui font que je reste en quête de curiosités numériques et d’outils aidant « à penser autrement », à s’organiser autrement… Après si j’utilise une application de « carte mentale » par exemple, il me semble qu’elle doit avoir un « plus » par rapport au crayon/papier pour que je l’utilise. Un exerciseur numérique peut aider certains élèves dans leurs apprentissages, mais d’autres tireront mieux parti d’un outil « non stressant » comme le cahier et le stylo…
Je ne sais évidement pas envisager tous les possibles d’une réinvention, c’est d’ailleurs un mouvement, un cheminement mais il me semble que nous devons là aussi changer de paradigme et de logique et c’est forcément très compliqué tant les enjeux économiques et de pouvoir envahissent tout.

Un mot en retour ?