Se réinventer encore et encore !


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7–10 minutes

Les coachs sont aux aguets : « réinventez-vous ! Dépassez vos croyances limitantes pour développer votre potentiel !« . Se réinventer encore et encore ! Les injonctions fusent presque culpabilisantes. C’est comme les régimes pour maigrir. Une affaire de commerce et d’image. Sous l’apparence du changement, prônant le volontarisme individuel, le conformisme stérilise jusqu’à l’innovation et confisque la créativité au service de la mise en compétition. Se réinventer n’est pas qu’affaire de relooking, il ne s’agit pas de repeindre la façade. Aliénations du dedans, aliénations du dehors, nos vies nous appartiennent, ne sont pas des clips vidéos pour épater autrui. J’ai bien envie d’aller creuser la question cette semaine. Pour se réinventer en poésie ?

L’épisode du dimanche

« —  Mais bon sang c’est bien sûr !« 

J’ai raconté, limite chouineur, que « ne pas écrire un jour », en l’occurrence le dimanche, m’était souffrance. C’est vrai. Mais personne ne m’a jamais interdit d’écrire le dimanche (sauf peut-être une relation toxique qui me refusait le droit de m’isoler longuement pour écrire).

Dans la réalité, cette règle édictée dans le but de me laisser respirer, de me préserver, de m’accorder une vacance de l’esprit et des doigts, m’a souvent fait souffrir plus que me faire du bien. J’ai raconté comment je trichais en douce faisant semblant de me tromper de jour mais aussi que je me trainais des journées douloureuses à m’empêcher d’écrire. J’ai raconté la « délivrance » à pouvoir le faire.

En réalité, je me suis aliéné tout seul au nom d’un principe sinon extérieur, du moins aux justifications un peu minces. Rien ne m’empêche d’écrire si j’en ai besoin ou envie. Rien que les contraintes du quotidien ou les rencontres. Je peux jouer ou négocier avec et ce d’autant plus qu’à présent je suis plutôt libre de mon temps.

De cette anecdote, chacun pourra transposer d’autres situations où nous nous interdisons ceci ou cela selon des règles ou des justifications dont la légitimité reste à démontrer.

Ce que je m’empêche

Barrières explicites ou habitus implicite, parfois enfoui, nombre de ces empêcheurs d’avancer, je les ai laissés s’installer moi-même, en renforçant certains. Héritage du passé, doxa forgée pour baliser une vie soumise aux aléas, à l’incertitude, il me faut aller dénicher sans culpabiliser ces « empêcheurs ».

Comme des nœuds, des machins, des souvenirs encombrants.
Comme une façon de ranger les choses dans sa vie comme dans sa maison : déplacer un meuble suffit à ouvrir l’espace. Encore fallait-il y penser, oser le faire.

Interroger les routines. Celles qui protègent finissent par cadenasser.

Empêcheurs d’être moi, de faire ce que j’aime en accord avec mes valeurs et mes besoins.

Bien sûr la raison, la nécessité de préserver ma sécurité ou ma santé, vont faire que je vais évaluer le risque d’une expérience avant de la tenter. Il y a une différence entre oser faire quelque chose d’inattendu et se mettre en danger.

Je me refuse aux expériences où je perdrais la maîtrise de moi-même par exemple en utilisant des produits…

Bien sûr aussi, je vais installer des habitudes choisies par exemple pour mener à bien un projet long. Entre procrastination bloquante et attente ponctuelle ou inhibition, la jauge doit se faire à l’aune d’un effort qui m’enrichit et me conduit dans le flow sans pour autant devenir une torture ou une souffrance.

L’équilibre est parfois infime entre le moment où le danseur étoile travaille son corps au risque de se torturer les chevilles. Peut-on sublimer un geste s’il est enfanté dans la douleur ?

J’ai un ami qui , à la façon de certains enfants, demande pourquoi je fais telle ou telle chose ? Avant même de souligner ce que je pourrais-faire, d’imaginer un projet… Il y a tout ce que l’on fait et qui fait de l’ombre, mange du temps ou de l’espace.

Cela peut tenir dans un geste ordinaire, presque anodin…

Avant même d’aller chercher de nouvelles pratiques, je sais qu’il faut continuer de lever des barrières et d’accepter la surprise de ce qui viendra. Lever des barrières c’est à la fois « s’autoriser à » ne serait-ce que changer une petite habitude et « se débarrasser » de ce qui ne va pas… C’est affaire d’ergonomie où il s’agit de désencombrer l’espace extérieur comme ses représentations mentales. En gardant toujours l’esprit critique : j‘ai vu des gens qui ont des appartements « zen » et « minimalistes », dont l’esprit est à mes yeux un fatras bien encombré·. Le décor peut n’être qu’un leurre si on ne creuse pas les choses.

Jouer avec les contraintes

Puisque contraintes il y a, se réinventer c’est peut-être se montrer capable d’aller les pointer et de voir sur quels leviers jouer.

C’est là qu’il faut oser la créativité malgré ou grâce à la partition obligée.

L’âge m’impose des contraintes, me permet d’autres choses. Des responsabilités que j’ai m’obligent à composer… La patience peut-être un levier.

Composer ne veut pas dire céder ou accepter. L’action , reliée si besoin au collectif, peut alors faire entrer la composante sociale dans cette réinvention. On ne se réinvente pas en ermite, sans conséquences pour les siens.

S’il y a des choses que je ne peux réaliser, je dois construire autrement, ailleurs. Se faire confiance en bonne intelligence. Ce n’est pas une affaire de concessions mais de choix, de constructions.

Une évolution permanente

Comme le cycle des saisons fait que la nature se réinvente en se confrontant aux aléas climatiques imposés parfois de l’extérieur, je dois garder en tête que la question n’est pas le but à atteindre ni de chercher un sens : mais de donner du sens en marchant, c’est à dire en intégrant le fait que vivre n’est pas rester immobile ni par la pensée, ni par les actes.

La réinvention passe par une reconquête de la liberté.

La liberté n’est pas s’affranchir de règles structurantes portées par des valeurs claires : le respect absolu de chacune et chacun et la reconnaissance absolue de la dignité de chacune et chacun. La liberté est mère de la Résistance. La Résistance n’a rien à voir avec le refus du changement, au contraire. Mais la liberté est aussi mon bien absolu, un bien qui se cultive, se travaille, se défend, s’invente justement. La liberté m’invite à m’émanciper de mes propres assujettissements et renoncements grâce à l’esprit critique. Lequel n’a rien à voir avec le dénigrement ou la disqualification y compris tournés vers soi.

Ce que nous construisons doit être léger et souple. Pour ma part je me vois en locataire de la vie, nomade, en perpétuel apprentissage.

L’évolution suppose la capacité d’un travail psychique sur soi. C’est à dire de nourrir la réflexion par des pensées riches, qui vont pouvoir non me conforter mais initier un bougé. Souvent nous prenons une difficulté, un obstacle comme un échec. Alors qu’il s’agit d’un problème à résoudre.

La peur

Dans un monde hyper-connecté, nous éprouvons des difficultés à nous inhiber pour résister aux sollicitations extérieures. Ces diversions nous empêchent d’agir, de penser, d’estimer ce qui doit être affronté sans crainte.

Se réinventer, c’est s’ajuster au réel ou plutôt redessiner ses propres représentations. La peur, le ressentiment sont des pièges. La résilience mal comprise peut également piéger si elle devient une sorte de dogme où il s’agirait de gommer le passé douloureux.

L’une des fonctions des médias aujourd’hui est de nous asservir par la peur, le stress. Pour nous empêcher de mesurer que nous pourrions prendre les choses en main et faire autrement. Il faut chaque jour du pire et les terroristes l’ont bien compris qui sont les pourvoyeurs complices de la dérive autoritariste que nous connaissons. Chaque acte terroriste, chaque crime immonde est suivi d’une Loi nouvelle qui au final réduira la liberté de toutes et tous. Se réinventer suppose alors d’envoyer paître la peur et de résister. En soi, pour soi, pour les autres. Se réinventer ne se fait pas sans se penser dans le paysage ou le monde en opposition éthique avec les salauds objectifs et les collabos passifs.

La poésie pour se réinventer

Rien à voir avec un filtre mièvre ou des lunettes roses. Mais plutôt une quête, une aspiration, une idée de créativité et de partage. La poésie aide à se réinventer quand elle ose relier l’enfant intérieur, l’humaine ou l’humain que nous créons au souffle de la vie qui nous unit tous. La singularité et l’unicité dans le même fil. Chaque être vivant est unique, singulier par sa vie, son histoire. Chaque être vivant est relié à tout autre être vivant par le souffle de la vie qui traverse l’homme, le brin d’herbe ou l’éléphant. Je ne m’inscris pas dans la vision d’un grand Tout immuable, pensé dans une sorte de cohérence supérieure, mais dans cette joie qui fait que l’oiseau chante par instinct mais « aime » chanter, que la vache d’à côté adore paresser dans l’herbe du pré, ou l’enfant dessine l’oiseau qui aime chanter, aime l’oiseau, son chant et la vie qui traverse tout, généreuse et étonnante malgré le pire.

L’exigence poétique mêle cette quête de souffle vital, la recherche du beau. Les mots osent l’émancipation par la langue d’abord. La métaphore crée la surprise, ouvre des portes sur nous-mêmes, vers l’extérieur et vers les autres. La poésie pour se réinventer, ce n’est cependant pas seulement le poème. Loin de là.

Êtes-vous satisfait de votre existence?

Si la réponse est oui, elle pourrait l’être. Alors on ferme le débat. Pourtant, des satisfaits d’eux-mêmes, si on peut les laisser à leur aveuglement, risquent d’imposer leur chanson aux autres. Ils ne voudront pas qu’on les dérange.

Se réinventer ne saurait s’imposer, ne pas évoluer est en réalité impossible. Certains ne font que se défaire, se déliter au fil du temps. Il n’y a pas à les juger, rien à imposer. Se réinventer c’est tenter d’être soi non pas comme on changerait de costume dans un bal déguisé, mais pour trouver celui qui va bien, que l’on adaptera quand même…

Se réinventer, serait-ce oser faire une création de sa vie ?

à suivre


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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