Vouloir changer de vie ou se réinventer, suppose une capacité à se dire la vérité. À soi. Ne pas se mentir. Après la confession, on inventa la transparence. Ces deux façons de se dire ne sont que des actes de soumission pour gagner un peu de tranquilité. Comment se dire la vérité ? C’est à dire n’être ni dans l’excuse, ni dans l’auto-disqualification, ni dans la fierté abusive. Sans honte ni orgueil, disais-je autrefois. Ne pas se leurrer sur ce que l’on croit de soi en l’éclairant du jugement d’autrui. Être juste sans culpabiliser pour pouvoir agir. Peut-être que se dire la vérité est un apprentissage, une exploration de soi où l’on accepte de se rencontrer dans un mouvement qui ne cessera pas.
Garder son mystère pour les autres
Jeune homme j’avais débuté une analyse. J’étais allé si loin dans mon récit que l’analyste en fut déstabilisé au point qu’il demanda à ce que je sois pris en charge par un autre de ses confrères parce que, avait-il avoué la lèvre tremblante, il ne pouvait pas « assumer ». Elle était donc si dure que ça ma vérité ? J’aurais dû adoucir mon récit ? C’était une faute professionnelle. Je le vois encore ce bonhomme, bien plus vulnérable que son supposé patient. Son successeur était dans une telle réserve avec son petit crayon tapotant son carnet, que je me suis senti plus espionné qu’aidé. L’affaire tourna court. Je ne rencontrai plus jamais aucun de ces personnages.
Un ami très cher (mais moins cher qu’un analyste) m’avait fait des aveux sur sa vie sentimentale que même l’amour de sa vie méconnaissait. J’en étais touché. En retour, je lui avais dit deux ou trois choses. C’était notre pacte affectueux. Nous en avons conservé une complicité amusée que seules nos fines allusions trahissent, les tiers nous regardant sans comprendre notre humour bizarre. Nos confidences nous délestaient mais ne nous disaient pas pleinement. Pour chaque rencontre amicale ou amoureuse, nous sommes le miroir à facettes, différents… Ils font ça sur Instagram ceux qui vous avouent : « je suis hyper sensible· » ou toute autre singularité… et puis on les voit faire des performances sur un autre compte… Soit.
Un collègue de travail, m’avait avoué que j’étais à ses yeux « le plus mystérieux des collègues ». On travaillait bien pourtant ensemble. Qu’attendait-il de plus ? Souvent j’eus droit à des questionnaires intrusifs sur ma vie privée. Il vrai que je m’étais fait un point d’honneur de cloisonner ma vie professionnelle de ma vie privée (ou l’inverse), non pas pour cacher mais plutôt pour ne pas me laisser déborder… Je donnais trop à ma vie professionnelle. Si j’avais ôté le mur…
Se cacher à soi
C’est souvent une arme malhabile de résilience. On cache la poussière sous le tapis. Les archives lourdes, les douleurs d’enfance. Pour ne pas laisser le champ à la tristesse j’ai souvent évité de faire le deuil des gens ou des lieux. J’ai tracé ma route, vite. Avance pour ne pas pleurer. Ça m’a sauvé souvent !
Mais il arrive aussi que le carcan des urgences, les rites sociaux, le métier, les tâches ancillaires, tout cela nous évite le miroir. D’ailleurs devant le miroir, on est Antoine Doinel. On a beau se dire son nom ou se regarder dans les yeux, on ne se dit pas soi. On ne se voit pas en trois dimensions. On s’attarde sur un poil, un bouton malvenu. Mais on n’est ni le poil ni le bouton.
Γνῶθι σεαυτόν
Ne me dites pas que vous n’avez pas fait de grec ancien ! Allô Socrate ! Ce n’est pas en questionnant les autres qu’on peut apprendre à se connaître. Ce n’est pas en faisant le bilan de ses capacités ou supposées compétences physiques, intellectuelles… même pas en décrivant ce que l’on ressent en pensant à soi.
Un type bien ? Un homme drôle ? Résistant malgré les épreuves ? Mais ça, c’est rester au jugement extérieur.
On se connaît plutôt dans la distorsion peau à peau entre ses aspirations intérieures, son souffle, sa cohérence intime et la réaction au climat qu’il soit naturel ou humain. On peut apprendre à se connaître dans ses réactions spontanées face aux crises, aux évènements, à l’imprévu.
On se reconnaît à la façon de crier ou pas quand une souris passe, dans la rencontre du sans-domicile qui vous réclame dix fois de suite de l’argent…
Il y avait ce terrible slogan : « tu t’es vu quand t’as bu ? » Il vaut mieux pas. J’avais un jour fait écouter à une personne alcoolique l’enregistrement épouvantable de ses cris – épouvantables également – quand elle délirait. C’était pour lui montrer ce que nous subissions. Elle ne parvenait pas à croire ou accepter que c’était elle ce monstre qui délirait à des milliards de kilomètres de la gentille personne qu’elle présentait au monde quand elle était sobre.
En chacun de nous se cachent : un monstre, un salaud, un héros, un tendre, un réactionnaire, un généreux et un radin.
Non, la question que l’on pourrait se poser ce serait d’abord :
- Est-ce que je m’aime ?
- Est-ce que si je me rencontrais j’aurais envie de m’adresser la parole ? de déjeuner avec moi ? de dormir avec moi ?
Suis-je mon meilleur ami ? Suis-je capable de me réconforter ? Serais-je capable de marcher droit sans avoir besoin d’être redressé par autrui ?
Se donner des rendez-vous
J’aime bien l’idée de me fixer des rendez-vous. Je pars marcher en cachette. Je ne me parle pas au sens littéral du terme mais je dévide le fil. Je ne m’écoute pas au sens de me plaindre ou dans la réduction sinistre du « comment je vais faire avec tel ou tel problème ? «
Il faut aller à sa propre rencontre. Soi à soi, soi en soi. Soi dans le paysage. Seul en scène avec soi, son propre et unique spectateur. Libre de se causer.
S’accepter sans minimiser
Comment pourrait-on transformer le moindre objet sans le connaître, sans l’appréhender dans son ensemble ? La glaise qu’on reprend, c’est la même terre. À force de triturer la matière, il y a de l’usure, il faut ajouter de l’eau.
Je m’explore et cela me modèle. Je me transforme et je me retrouve. Je me dis dans ce mouvement, c’est à dire (à moins de sombrer dans le crime, dans le mal aux autres) qu’on peut reprendre les choses autrement, pour peu qu’on sache de quoi on parle, à quoi s’attendre.
L’expérience si elle est mesurée, y compris parce qu’en la répétant on obtient le même résultat, c’est à dire la même erreur, nous donne la possibilité de nous émanciper de nous-mêmes.
Se connaître c’est ne jamais s’enfermer, s’étiqueter à outrance. C’est être avec soi et s’accorder ce possible de la réinvention.
« Je me connais, si je vais là … je vais… »
Ou peut-être que tu ne te connaissais pas justement. Tu ne te croyais pas capable de viser la cible avec la flèche, tu l’as eue.
Hier, je croyais que je n’arriverais pas à porter Galou et ses quarante kilos. J’ai pu me « surpasser » par peur et par amour.
Tel autre ne croyait pas qu’il deviendrait un « héros » en sauvant sa voisine de palier qui est pourtant « insupportable ».
Un mec bien c’est celui qui est capable de sauver son ennemi sans espérer que l’autre lui soit redevable.
Alors, se dire la vérité, c’est se faire confiance. Tu ne peux pas te trahir toi-même… tu peux trahir un idéal, une confiance d’autrui… Tu es dans ce qui te surpasse, tu es dans ce qui te dépasse, tu es dans tes automatismes, tu es dans la vérité solidaire
L’introspection n’est pas le miroir. Elle est un leurre s’il n’y a pas une démarche de construction qui l’accompagne.
Je dois apprendre à me connaître pour m’accueillir et avancer. Ce n’est pas statique. Apprendre à se dire la vérité, c’est marcher dans le chemin.

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