La question est indiscrète. Écrivez-vous un journal intime ? Cela se fait-il encore ? On prêtait autrefois l’habitude de tenir un journal intime aux jeunes filles et aux séminaristes. Ma mère en tenait un, terrible. Michel Tournier avait choisit le journal extime, mais c’est tout autre chose.
Un seul destinataire
En principe, le journal intime n’est prévu que pour un seul destinataire. Il arrive comme celui d’Anne Frank qu’on donne à lire au public un journal qui n’était pas en principe fait pour ça. Certains auteurs ont livré leur journal intime. En général, il a rarement été livré à l’état brut. On a gommé des noms, effacé ou éludé certains passages… C’était parfois prémédité, donc, pas si intime…
Mais, pour le commun, l’auteur et le lecteur ne forment qu’une seule et même personne.
« Hier j’ai acheté un cahier. J’ai mis je-me-parle en titre, sur la couverture. Et voilà : je me parle. C’est mon droit. » C’était l’introduction d’un petit livre pour enfants de Sandrine Pernush. Car effectivement dans certains journaux intimes on parle à son journal comme à un ami, sur un ton qui permet presque la distance.
Écrit déversoir, relevé laconique ou épanchements psychologiques, certains s’autorisent des envolées lyriques, des dessins, de la rêverie… C’est de l’intimité avec soi, une façon d’investir avec bonheur sa solitude.
Certains écrits sont à mi-chemin entre le journal intime et le roman… mais là c’est une façon d’agréger le lecteur…
D’autres, plus domestiques, s’en tiennent au « livre de raison » d’antan où l’on note les dépenses, le temps qu’il a fait et les travaux à effecteur au jardin.
Les instituteurs d’hier, comme peut-être les enseignants d’aujourd’hui, tenaient un cahier journal. Pour avoir étudié certains de la fin du dix-neuvième siècle, je me souviens que le maître y notait tout : travaux des élèves; leçons, mais aussi ses propres achats ou la visite de l’inspecteur…
Écrit confidentiel
Parfois le cahier est conservé dans un coffre fermé à clé ou serré avec un ruban. Des mères indiscrètes se sont arrogé le droit d’aller fouiller dans la chambre de leur fille pour trouver le cahier.
Quand l’adolescente en faisait la découverte, c’en était fini de la confiance. Incident diplomatique et scènes assurés.
Ma mère m’avait confié que mon père avait osé fouiller ses cahiers comme sa correspondance. Intrusion qui avait parachevé sa déception. Elle m’avait montré la pile de cahiers qu’elle écrivit tout au long de sa vie, tant qu’elle put écrire et montré alors que j’étais jeune certains passages.
À sa mort, je les ai longtemps gardés sans les ouvrir ces fameux cahiers. Souvent rouges, avec ou sans spirale, format écolier. Quelques pages arrachées. Des ratures. Des trous. Pas toujours de date précise.
Près de trente trois ou trente quatre ans après sa mort, j’en ai lu quelques passages. Notamment, je l’avoue ceux qui étaient datés des mois d’avant ma naissance, du temps des fiançailles, du mariage… L’écriture était fine, menue. Le ton souvent désespéré. C’était bien écrit. Je me suis gardé de tout lire. Trop difficile à recevoir. Certains passages étaient vraiment personnels, parlaient de ses amours. Je me suis tout de même brûlé les yeux en comprenant les souffrances qui avaient été les siennes… Les mots pouvaient être crus, pas vulgaires, mais directs, sans ambage. Normal, quand on se parle à soi . Précis, cruels. Ce fut une sorte de lecture boomerang. Ma mère m’éleva avec beaucoup de respect et fit de moi un adulte précoce, mais ses écrits ne cachaient pas qu’elle n’aurait pas dû avoir des enfants, ne l’avait pas souhaité vraiment et que ce fut son malheur et sa prison. J’ai détruit les cahiers pour être certain que personne ne les lirait jamais.
Les personnes qui écrivent un journal intime, devraient prendre garde à ce qu’elles souhaiteraient que l’on en fasse après leur disparition.
Détruire ? Confier à une lectrice ou lecteur choisi-e ? C’est quelque chose à penser… Un journal intime peut faire des dégâts a posteriori…
En écrirais-je un ?
C’est étrange, cela ne m’a jamais tenté. J’ai tenu toutes sortes d’écrits : des carnets, des poèmes, des chansons, des romans, du théâtre… des journaux que j’imprimais ado à la « pierre humide »… mais je n’ai jamais éprouvé le désir de m’écrire des choses que je savais déjà…
Ou alors, peut-être était-ce une façon de m’éviter de me confronter à moi même ? Dès le petit âge, ce moment où j’ai su lire puis écrire, j’ai adoré utiliser l’écriture pour transcrire les sensations que je percevais ou tout simplement rêver…
La chanson a souvent été une sorte de de journal intime ou plutôt presque une thérapeutique qui ne disait pas son nom. La correspondance épistolaire que j’ai pu tenir depuis l’adolescence avec ma cousine, mes amis, mes amours a souvent été riche, intense, sûrement forte en confessions dont j’aurais pu me dispenser… mais je n’ai jamais senti le besoin d’un journal.
Je crains, si je le faisais aujourd’hui, d’être vite aspiré par la tentation littéraire ou la poésie.
Parfois pourtant, j’aimerais avant de mourir, prendre le temps de m’écrire à moi-même. S’obliger à s’accorder un peu de temps avec soi, à s’écouter… Combien sommes-nous à ne pas entretenir de réel dialogue sincère et profond avec nous -même ? Non pas pour nous faire des reproches, nourrir des regrets ou je ne sais quelque culpabilisation, mais juste pour nous relier à nous-même, nous accorder de l’attention… il faudrait peut-être que « je m’écrive » mais alors ce serait plutôt sous la forme d’une lettre…
Au lieu de cela, nous « scrollons » sur les réseaux sociaux…
Mais tout cela ne répond pas à la question… et vous ? tenez-vous un journal intime ?
Un mot en retour ?