Il y a un an nous apprenions un drame affreux. Il y a un an je peaufinais l’organisation du déménagement. En peu d’années, les changements dans ma vie n’ont pas manqué. Changer encore, c’est cheminer encore dans l’exploration du lieu où je suis, savoir prendre ma place dans le paysage, développer la possibilité d’être moi-même mieux encore, dans la façon dont se tissent de nouveaux liens. Entre choix, intégration de l’incertitude et revendication au droit de « vivre heureux en poésie », il s’agit de tracer sa ligne. Être ce changement que l’on attend d’autrui. Donner du sens à sa vie en la créant chaque matin entre routines et joie des imprévus. Adelante !
Une collection de ruptures
En peu de temps, j’ai connu une séparation après une longue aventure, une épidémie (avec un impact professionnel conséquent), un départ anticipé à la retraite, un changement de région… Je n’ai pas été insensible aux bruissements des catastrophes extérieures. J’ai ressenti pour la première fois d’autres changements liés à l’âge… ce corps qui change avec forcément un horizon plus incertain.
Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de devenir gâteux, vieux-con et que le corps ne suivre plus. J’ai de la marge, mais j’anticipe.
Les ruptures choisies ou subies, il faut pouvoir en faire une chance. Des drames affreux on ne peut pas. On ne peut qu’apprendre à ne pas se laisser submerger par leur récit ou leur réactivation mentale.
Nous devons tous lutter contre cette habituation aux catastrophes. Les médias, les politiques, les réseaux sociaux jouent avec nos peurs, ajoutant du stress au drame et nous empêchant de prendre conscience des moments où nous pouvons agir en fraternité.
Le ressentiment est une dictature nourrie souvent de l’extérieur mais dont il faut se débarrasser. Seule l’éthique de la dignité (égale et absolue de tout humain) peut nous sauver. Savoir pardonner pour retrouver la paix, ce qui ne veut pas dire accepter n’importe quoi.
Le burn-out de la retraite
J’ai connu une phase, avant de déménager, où culpabilisant presque d’avoir pris une retraite anticipée, je m’étais engagé dans mille choses et travaillais autant que lorsque j’étais « en activité ».
Probablement était-ce dû à un métier, qui surtout les derniers mois, fonctionnait en permanence dans le stress et l’urgence. Quand c’était trop « calme » nous anticipions avec l’équipe qu’une catastrophe allait nous tomber dessus. J’avais tendance à ne pas ménager mon temps ni mon énergie… alors, une fois « libéré », je me suis trouvé mille choses à faire, ne me lâchant guère la bride… J’ai donc d’une certaine façon fait un « burn-out » du retraité.
Aujourd’hui encore, il y a très peu de moments où je m’autorise de ne rien faire.
La méditation est un exercice encore difficile pour moi. La marche exploratoire et reliée en pleine conscience à l’environnement, la nature est une des meilleures réponses que j’ai pu trouver…
Un nouveau cadre
Je reviendrai sur le récit du déménagement. Il fut stressant. Depuis un an environ, je vis dans un lieu complètement dépaysant. Chance et bonheur.
Sur la carte, j’ai mis un peu de temps à me « situer »… Non pas que je ne sache pas où j’habite, mais il faut savoir prendre ses repères. Le relief joue un rôle considérable. Les distances entre les villes ne s’évaluent pas à vol d’oiseau mais en vallées, causses à grimper, routes qui grimpent, tournent ou descendent…
Un point particulier et amusant, c’est que je vis sur la frontière entre deux départements. Ce n’est pas que symbolique. La dentiste au début, ne voulait pas me prendre car je n’étais pas « du bon côté » de la rivière. C’est aussi la représentation induite par la différence entre le village dont je dépends, qui n’a pas de commerce, pas d’école… et le village d’attraction où tout le monde se retrouve.
Dans les rues, j’entends plus souvent de l’anglais que de l’occitan.
De la beauté partout
J’ai souvent changé de lieu. Je fus en général commandé par la vie familiale ou professionnelle. À part Paris, je peux dire que l’Aveyron et l’Occitanie plus largement est un vrai choix lié à un coup de cœur ancien. Mes explorations quotidiennes, me font chavirer de beauté en beauté.
J’ai aimé la Bretagne mais nombre de villes et villages ont été abîmés par de nombreuses constructions et infrastructures. Le Morbihan, surtout le Sud, est devenu une espèce de Côte d’Azur pour nantis.
Ici la poésie fuse partout : dans le moindre village, dans ces paysages aux mille surprises, dans ce que réservent au curieux la faune et la flore… J’ai souvent le sentiment d’avoir même quitté la France. Explorant les chemins, les vallées, les villages ; l’émotion, l’émerveillement sont chaque jour au rendez-vous.
Ce surgissement, cette profusion tout cela je le vis comme des cadeaux, des récompenses. Cela fait un bien fou.
Nombre de maisons dans les villages tiennent debout miraculeusement, il y a des éboulements, des fragilités… mais comme une attention collective à ne pas dénaturer les lieux, à prendre soin des murs de pierres sèches, à préserver…
Gentillesse et pudeur
Ici, les gens ont ce mélange de gentillesse et de pudeur qui me va bien. il y a pas mal de gens venus par amour du pays, d’autres qui sont là depuis toujours… Du malheur comme partout, du ressentiment parfois dans les urnes… les services publics ici ont pris cher… mais un goût de la vie paisible.
On bavarde volontiers, mais il n’y a pas d’intrusion dans les questions.
Le pays s’est habitué aux marcheurs de Compostelle, aux touristes, aux festivaliers… tout ce monde compose en bonne intelligence. La vie culturelle est loin d’être absente… tout cela me va bien…
Mais quoi ? Changer encore ?
Il y a des changements indicibles : les saisons, l’âge, les accidents extérieurs… Il faut d’ailleurs réfléchir à la façon dont on laisse ces événements nous commander. J’ai repris le vélo – très dur ici – et dois avoir plus d’activité physique encore…
J’aime bien de temps à autre interroger ce que je fais de ma vie, non pas pour la stresser d’objectifs, de défis ou de compétitions idiotes mais plutôt autour de questions qui permettent d’interroger la façon dont je mets du sens sur ma vie.
Il y a des choses qu’on fait par besoin, d’autres par habitude, d’autres par choix, parce qu’elles nous apportent…
On transporte avec soi un habitus de routines. Certaines sont utiles, d’autres inutiles, voire nuisibles…
Parfois le besoin se déguise d’habitudes. C’est celui qui mange quand il n’a pas faim.
Au fond, dans les gestes que nous accomplissons, il y a toujours cette question : j’agis par réflexe ou par choix réel ?
Il y a me semble-t-il aussi la façon dont nous dépensons notre énergie, pas seulement physique, mais j’allais presque dire intérieure ou spirituelle. Ce qui nous disperse, là où le temps dépensé ne nous apporte ni enrichissement, ni vrai plaisir…
Être mieux soi-même
Je ne vais pas me plaindre. J’ai pu faire des choses passionnantes dans ma vie. Je suis assez vite sorti des chemins tracés. Jeune enseignant, j’ai rapidement voulu me lancer dans les nouvelles technologies, des expérimentations peu pratiquées à l’époque ou la formation. Dans mes différents métiers, j’ai pu être créatif, « faire autrement » et surtout travailler avec éthique… mais sur un certain nombre d’aspects, j’ai dû céder au conformisme notamment social. Ce fut parfois difficile. Porter un costume cravate ce n’est rien, mais quand on n’aime pas ça, quand on se sent coincé dans l’uniforme c’est pénible. J’ai dû composer avec des représentations stéréotypées que je ne parvenais pas à dépasser au risque de jouer un rôle.
Je le vois encore lorsque j’enregistre une vidéo sur YouTube et que je trouve mon ton de voix presque guindé, ampoulé, ne m’autorisant pas à être naturel… Je reste parfois dans la représentation « sage » que certains attendent de moi… même si sur certains aspects, j’ai pu la secouer. Je me souviens par exemple d’une personne dans mon métier, très surprise de découvrir que je pouvais partager des chansons. Elle me découvrait tout autre dans ma voix chantée…
J’ai un vrai défi à relever avec la vidéo… trouver « mon ton ». J’ai vu l’autre jour qu’une personne faisait quasiment toutes ses vidéos avec une « caméra-promenade »… On l’entend, on voit des paysages et même son bâton de marche, mais on ne voit jamais la personne…
Je dirais que j’ai encore de « vieux réflexes bourgeois »… certes, je suis « naturellement » sérieux et fiable, respectueux du vivre ensemble… mais souvent je n’ai pas osé aller assez loin dans la création de « mon propre style »…
Je peux me poser des barrières et des impératifs stressants supplémentaires, un peu comme on rajoute de la norme à la norme… Je suis celui qui non seulement n’arrive jamais en retard à un rendez-vous mais maladivement en avance « au cas où »… Mais « au cas où » n’est jamais arrivé.
C’est en matière de spontanéité et de disponibilité à la surprise de la rencontre que je dois oser progresser encore. En réalité j’avance pas mal et mon intuition comme mon expérience savent me protéger à bon escient… mais un peu plus de goût du risque peut-être serait-il bienvenu ? Pas simple.
Trouver ce qui convient à son style en ne se niant pas
Au fond, et surtout quand on a la chance d’être libre de son temps et à peu près de sa vie, la question est de faire ce qui vous convient, ne gaspille pas de l’énergie, ne nie pas vos valeurs, vous « fait du bien » parce que ça répond à un besoin clair et réel et surtout reste choisi.
Je crois que même lorsque je travaillais ça restait ma façon de faire…
Je ne mange pas des légumes par devoir mais parce que je choisis d’être en bonne santé.
Je n’aide pas mon prochain par devoir, mais parce que je serai heureux de le voir aller mieux.
Je ne lis pas un roman parce que j’ai une liste de livres à lire, mais parce que je l’ai choisi et qu’il m’apporte au moment où je le lis (Il fut un temps où je me croyais obligé de finir tout livre commencé même un navet…).
Les quatre points cardinaux de mon « vivre heureux en poésie »
Ma journée idéale, c’est celle où j’ai pu apprendre, créer, partager (ou transmettre), prendre soin (de soi ou d’autrui). Le « prendre soin » étant la façon d’aimer ou de s’aimer…
Je pense que cela se compose avec une « partie fixe » (les routines) et une partie « en mouvement » (cheminement actif) plus spontanée, ouverte à la surprise…
On peut alors distinguer deux sortes d’action ou de « travaux » :
- la régularité des routines (une routine positive pouvant venir à la place d’une routine inutile )
- la mise en mouvement ou exploration pour aller cheminer ou explorer, découvrir…
Ça pourrait presque faire un tableau !
| apprendre | créer | partager | prendre soin | |
| routine | ||||
| exploration |
On pourrait alors s’amuser à renseigner le tableau des activités de sa journée idéale et positionner ensuite le tout dans l’emploi du temps (à la journée, à la semaine…).
à suivre !
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