Des devoirs et des punitions


Cancres

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5–7 minutes

Elle a déjà beaucoup de devoirs. Et lui dès le premier jour, une punition. Le combat est perdu d’avance n’est-ce pas ? C’est comme un vieux refrain. Les arguments les plus rationnels se heurtent à des représentations fausses. Qui oserait affirmer que beaucoup de devoirs et des punitions ne servent pas à grand chose ?

Souvenirs d’enfant

Contrairement à ce que certains racontent, écolier des années soixante, je ne rapportais à la maison que des lectures et des leçons à apprendre.

Je me souviens de la première leçon en Histoire, au cours élémentaire première année : « Les hommes des cavernes étaient vêtus de peaux de bêtes et vivaient de viande et de poisson ».

Je vois encore l’image d’Épinal juste au dessus du résumé écrit en caractères gras. Je crois même que je sens encore l’odeur du livre.

Il y avait de la lecture et c’était un plaisir. Au cours-moyen nous lisions des romans par épisodes. Il y avait de la poésie : Maurice Fombeure, Tristan Derème.

Peut-être quelques tables de multiplications.

C’était plié en vingt minutes, après le goûter, avant d’aller jouer et c’était tout. Et cela cours moyen deuxième année compris.

Pas de problème de maths, pas d’exercices de Bled (nous les faisions en classe). Notre parcours scolaire en a-t-il souffert ?

Nous allions il est vrai à l’école le samedi matin et même le samedi tout entier à mes débuts.

Dans mon école de garçons, les maîtres dans leur blouse grise ou bleue, respectaient les textes et ne donnaient donc pas de devoirs écrits. Est-ce que ça a manqué à mon parcours ?

Les punitions ?

Mon maître de cours élémentaire première année était jeune, grand, maigre, bête et violent. Il tirait les oreilles du redoublant au fond de la classe et nous le détestions collectivement et cordialement. Il avait lui même les oreilles décollées. Ceci expliquant peut-être cela.

Mon maître de cours élémentaire deuxième année, avait inventé une artillerie disciplinaire fort complexe qui lui prenait beaucoup de temps :

Un grand tableau à double entrée sur le mur de la classe affichait chacun de nos prénoms avec sur chaque ligne, le nombre de bons points (des pastilles roses) que nous avions pu acquérir grâce à une bonne réponse ou une bonne attitude. La récompense était publique. Le déshonneur aussi. Si un élève se tenait mal, notre maître faisait sauter d’un coup sec avec sa longue baguette de bois le bon point retiré devant la classe muette. Celui-ci terminait sans bruit sa course dans une réglette sous son tableau.

Nous étions assez solidaires pour ne pas nous réjouir de cette dégradation. Un silence de deuil accablait la classe.

Cette machinerie était complétée par tout un commerce d’images : dix bons points donnaient droit à une petite image, dix petites images à une grande. Au final, je ne sais plus si nous avions le droit de garder la grande. Les petites images circulaient, je sens encore leur texture cartonnée entre mes doigts mais je les trouvais laides. C’était une petite industrie fort dévoratrice de temps. Je crois bien qu’on échangeait parfois des images entre nous. Je crois bien en avoir donné subrepticement au grand P, le copain qui était plus vieux que nous et qui fit sa carrière en fond de classe.

Notre maître de cours-moyen fut le premier à nous proposer du sport, des sorties culturelles, nous faire chanter en classe et même écrire des textes libres. Nous l’aimions tellement, nous faisions tellement corps entre copains, nous avons passé deux années si heureuses avec lui, que la discipline n’était pas un sujet. Peut-être en mettait-il un ou deux au piquet quelques minutes et c’était tout. Peut être bien que j’étais un peu son chouchou parce que j’avais écrit un texte qui parlait de son Algérie natale où j’avais pu aller en vacances. Oui, j’ai fait pleurer mon maître en racontant Tipaza.

— Pourquoi tu fais pleurer le maître avec ta rédaction ? m’avait reproché un copain le voyant au bureau ôter ses lunettes noires pour essuyer ses yeux avec son grand mouchoir blanc. Faire pleurer un homme de cette stature, si imposant. Le pouvoir des mots.

Devoirs ou discipline, jamais ma mère pourtant enseignante, ne m’a ennuyé avec ça. Je crois même que l’école n’était pas franchement un sujet à la maison.

Vous n’êtes pas sévère, vous êtes exigeant

Rodolphe, un de mes élèves, m’avait dit ça. Et il avait compris où je logeais ma patience de maître. Mon orgueil ce fut quand il me dit s’être inspiré de ma pratique devenant à son tour éducateur.

Je ne sais pas si j’ai donné bêtement deux punitions tout au long de ma carrière. J’ai parfois prononcé de terribles interdictions d’apprendre au bavard de service :

— Je t’interdis d’écouter ce que nous allons étudier maintenant car c’est indispensable pour aller dans la classe supérieure.

Et puis l’humour est souvent le meilleur antidote.

Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a pas refait et refait, travaillé sur les erreurs laissant les fautes au passé.

Féliciter les réussites a toujours été un moteur formidable pour donner confiance et souder le groupe. Merci à mon maître de cours-moyen !

J’avoue avoir donné des devoirs écrits quand j’ai compris que certains parents infligeaient n’importe quoi à leur rejeton. Mais faisait qui pouvait et des choses légères dont ne dépendraient pas les apprentissages suivants, des choses reprises et corrigées ensemble. Six vraies heures de classe, c’est bien suffisant.

Mettez votre peur ailleurs

Dans une période réactionnaire comme celle que nous vivons, nourrie d’inquiétudes, là où beaucoup pensent que l’autorité (autoritarisme en réalité) viendrait résoudre tous les problèmes, je vois bien toute cette peur sale.

Les maîtres ont peur des parents ou de leur administration, les enfants stressés par leurs parents ont peur de l’échec plus que jamais, de vieux retraités prétendent que c’était « mieux de leur temps » alors que pas forcément et de toute façon, c’était totalement un autre monde.

On donne des devoirs par peur que six heures de classe ne soient pas suffisantes, on donne des punitions par peur de ne pas tenir sa classe et la peur est une maîtresse exigeante qui empêche d’agir avec recul. Parce que si la punition n’est pas faite il faudra la doubler. Et ainsi de suite.

Pour faire confiance, il avoir confiance en soi. En soi et avec les autres.


Alors, il va falloir négocier un peu. Rassurer celle qui a trop de devoirs et voir comment s’organiser. Réfléchir avec celui qui a rapporté une punition forcément injustement parce que « c’est Machin qui m’a provoqué » et lui n’a rien eu.

On ne va pas pouvoir transformer le Monde, juste son monde, chacun dans son petit espace, tissant de liens en liens, d’autres façons de faire malgré les inquiétudes et le monde hostile. C’est là que se situe le courage d’être soi, au risque de déplaire.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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