Quand j’étais remplaçant


2cv

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4–6 minutes

Quand j’étais remplaçant, je roulais en deux-chevaux bleue, j’avais vingt-ans, une école de rattachement, le secrétariat de l’inspection appelait le matin et m’envoyait quelque part dans un village à trouver sur la carte…

Soixante kilomètres à vol d’oiseau

Tout frais sorti de l’école normale d’instituteurs de Digne, j’avais postulé pour une petite école rurale perdue dans la campagne. Elle ferma avant même ma nomination. Six élèves que je n’ai jamais rencontrés.

Alors je fus affecté comme « titulaire remplaçant », attaché à une école de dix classes à Sisteron. Je n’ose regarder la date…

Une des premières nominations m’envoya faire un remplacement à la frontière des Alpes-Maritimes. Je ne suis pas certain du nom du village. Peut-être le Castellet-lès-Sausses. C’était à une heure trente de route de chez moi. Le village magnifique était perché sur un piton. La cour de l’école avait une vue admirable et presque vertigineuse sur la vallée. Une petite classe unique. Je n’ai jamais croisé aucun adulte dans ce village. Les enfants arrivaient à l’école comme des moineaux tombés du ciel. Le maître avait dû me descendre la clé. Il partait en stage. Les journées étaient longues.

Sur le papier nous ne devions être nommés que dans notre circonscription ou la circonscription voisine. L’inspecteur m’avait encouragé au téléphone : « ce n’est qu’à 60 km à vol d’oiseau ». Je me souviens que sûr de moi, j’avais osé répondre que je n’avais pas encore reçu mon hélicoptère.

On m’envoya souvent dans des classes uniques perdues. Il fallait trouver les portes, les clés, les cahiers, comment allumer le chauffage. Je me souviens pour l’une d’elles, que le père d’une de mes élèves, cantonnier, passait exprès pour moi le matin sur la petite route que j’empruntais afin d’enlever les pierres tombées à cause du dégel. Avec les grands, il fallait chasser les poules et le coq du voisin qui envahissaient la cour. L’éducation physique, on la faisait dans le champ d’à côté. Il n’y avait pas 15 élèves. Je me souviens du jour où entendant les deux grandes sections souffler les réponses aux élèves de cours-préparatoire, j’avais compris qu’ils avaient appris à lire tout seuls depuis leur table en faisant autre chose. Je les avais associés du coup…

La dernière remplaçante elle a craqué en une semaine

C’est comme ça que les grands du CM2 de mon école de rattachement m’avaient accueilli. Certains il faut le dire avaient « de l’ancienneté » et ils voyaient bien que je n’étais pas tellement plus vieux qu’eux. Je vois encore les grands, regroupés au fond de la classe dans une sourde hostilité prêts à me faire craquer à mon tour.

L’instinct fit que je commençais par les fatiguer en les faisant courir chaque matin avant de commencer le travail écrit. Puis après j’essayais de leur proposer des choses intéressantes. Je réussis à en faire des alliés.

L’éducation physique n’était pas pratiquée partout. Un collègue m’avait expliqué qu’il n’en faisait pas faire à ses élèves à cause du « goudron » de la cour qui faisait qu’on risquait de se blesser. Son cahier journal était prêt d’année en année, il changeait juste la date écrite au crayon. Vil provocateur, je fis faire de l’éducation physique à la classe tous les jours et rien de ce qui était prévu à l’avance dans la routine du cahier journal et des pages du manuel qu’on tournait sans surprise jour après jour dans une monotonie déprimante.

Ma première inspection

Dans une petite école de village, j’avais une classe de cours élémentaire pour quinze jours ou trois semaines. Le conseiller pédagogique m’avait prévenu « qu’il allait passer« .

À l’époque, on ne savait ni le jour ni l’heure. Mon inspecteur, conduisait une grosse CX qu’il laissait toujours à l’entrée du village. On disait qu’il aimait bien surprendre les maîtres qui abusaient de récréations « trop longues ».

J’écrivais au tableau. C’était une leçon sur les heures. Un enfant m’interpella.

— Maître, il y a un monsieur assis à ton bureau !

C’était l’inspecteur qui remplissait déjà ses feuilles en examinant mon cahier journal.

Il avait apprécié que je fasse manipuler les élèves sur de petites horloges que nous avions fabriquées et reliées avec des attaches parisiennes. Le rapport me parvint trois ou quatre mois après, tapé à la machine par la secrétaire de l’inspection et évoquait « des débuts prometteurs« .

Après cette inspection je fus envoyé sur des écoles plus proches, souvent les mêmes, on finissait par bien se connaître avec les collègues.

La deux-chevaux

La voiture était mon annexe, mon bureau, ma deuxième maison. Il m’arrivait à midi de m’échapper des écoles pour trouver un coin de nature et manger mon sandwich à l’écart.

Tout se préparait encore à la main. Cahiers, classeurs, stylos, ronéo à alcool avec les carbones qui tâchaient les doigts.

Je ne sais plus si c’est cette année là ou la suivante, que je me suis offert une ronéo à alcool et une boite de stencils couleurs afin de préparer des fiches pour les élèves. Toutes les classes uniques n’étaient pas équipées. Je ne vous parle même pas des photocopieuses ou de téléphone.

Je crois que c’était le jeudi que nous recevions le Bulletin-Officiel. Il arrivait par la Poste. Souvent des mains du facteur en personne. Quand on écrivait à l’inspecteur ou pour la correspondance scolaire, nous bénéficiions à l’époque de la « franchise postale » qui permettait d’envoyer des courriers sans les timbrer. J’écrivais « FP » à la place du timbre.

Si on sortait avec la classe pour le sport ou une visite à l’extérieur, il suffisait de l’écrire sur le tableau. Comme ça, l’inspecteur pouvait nous retrouver. Au cas où…


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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