J’ai raconté quand j’étais remplaçant. Jeune instituteur je fus affecté ensuite dans une classe unique sur le plateau de Valensole. On se souvient du film « Être et Avoir » (2002) qui avait idéalisé la classe rurale. En rassemblant mes souvenirs, je me dis que ce n’était peut-être pas mieux avant.
Ils étaient vingt-sept
Un petit village mais en expansion. Pas assez d’écoliers encore pour prétendre à une deuxième classe. Je me souviens que j’y accueillais seul des enfants de quatre ans jusqu’au cours-moyen deuxième année.
Les plus grands doivent être parents, peut-être même grands parents !
Normalement on n’aurait dû les accepter qu’à partir de cinq ans… mais je pense que l’on ne voulait pas risquer de perdre plus d’enfants en refusant les quatre ans. Ils seraient partis dans la petite ville voisine qui aurait aspiré les petits comme les grands. À la campagne, les effectifs peuvent vite basculer, encore aujourd’hui.
Cette école, c’était une « mairie-école ». Le bâtiment était très haut, sur trois niveaux et les locaux de la mairie et de l’école, s’ils étaient au rez-de chaussée d’un côté, se trouvaient au dessus de la cour de l’autre, c’est à dire au premier étage. Deux escaliers verticaux en ciment menaient à une sorte de terrasse qui donnait l’accès à la classe.
Je pense qu’aujourd’hui une commission de sécurité mettrait vite son veto !
Je me souviens encore de deux espèces d’édicules dans la cour qui abritaient d’un côté un lavabo sans eau chaude et de l’autre des toilettes à la turque. Une seule cabine pour tous et pour toute l’école. Il y avait eu une discussion un peu vive avec le premier édile à propos de ces édicules. Les toilettes gelaient dès les débuts de l’hiver et pour les plus petits ce n’était pas évident.
— On a toujours fait comme ça, j’étais enfant dans cette école, j’en suis pas mort !
Je n’avais même pas osé évoquer l’idée d’être épaulé par une assistante maternelle. Une dame venait une fois par semaine donner un coup de balai.
La cour était étroite et le préau petit et sombre donnait sur une sorte de cave.
La salle de classe était pleine comme un œuf et il n’aurait pas été imaginable que je me lance dans de véritables aménagements.
Ponctuellement, je pouvais demander quelques photocopies pour les grands à la mairie, mais c’était peu à la fois et long à fournir. Alors j’utilisais la ronéo achetée à mes frais.
Logement de fonction
Le seul espace vraiment grand dans l’école, c’était le logement de fonction. Il était très éclairé mais les peintures tombaient en ruine. J’aurais pu y loger une belle famille. J’y avais apporté un mobilier sommaire. L’ambiance était étrange, ça résonnait et sentait l’humidité.
À l’époque, les institutrices et instituteurs disposaient de droit d’un logement de fonction municipal ou d’une indemnité. Quand ils sont devenus professeurs des écoles, ce droit disparut. Dans certains cas, l’augmentation apportée ne compensait pas le manque lié au logement gratuit.
L’appartement au dessus de l’école, c’était un peu comme le presbytère à côté de l’église. L’instituteur vivait encore sous le regard du village.
Il n’était pas rare qu’en partant au travail ou aux champs, les parents laissent très tôt le matin les enfants dans la cour alors que ce n’était que l’heure du petit déjeuner. Il n’y avait pas de garderie, pas de cantine, ni le matin, ni le soir, c’était informel et quand j’y pense, ce fut un miracle entre les escaliers, la terrasse donnant sur le vide, les arrivées impromptues du matin, qu’il n’y ait jamais eu de problème.
Et ce d’autant plus qu’il n’y avait pas le téléphone dans l’école !
Il y avait bien une ligne à la mairie, mais le secrétariat n’était pas toujours ouvert et je ne mémorise pas de cabine téléphonique sur la place… Il devait pourtant y en avoir une. Il y avait le café à l’angle. Ça buvait sec.
Les parents on les voyait peu, je pouvais passer plusieurs jours sans discuter avec un adulte. En même temps, dans ce village tranquille, les enfants jouissaient d’une relative liberté et jouaient tard dans les rues, les jardins, la colline…
Les grands autonomes
Comme on étouffait dans l’espace contraint de la salle de classe, j’avais récupéré une petite salle au fond d’un couloir qui servait à ranger tout un bric-à-brac accumulé depuis des générations dont la collection des bulletins officiels de l’Éducation nationale rangée dans des boites à archives, que l’on recevait chaque jeudi, ainsi que le bulletin départemental qui était tiré avec une ronéo à encre. S’y ajoutaient quelques rares circulaires de l’inspecteur départemental. On ne le rencontrait que pour des conférences pédagogiques où il parlait seul dans une grande salle devant l’ensemble des maîtres de la circonscription.
Je me souviens qu’il fallait signer chacun des documents énoncés plus haut pour attester en avoir pris connaissance.
Je ne sais plus si dans cette école que j’étais tombé sur des manuels heureusement plus en usage dont la page de garde était ornée de la photo du Maréchal avec quelques mots d’introduction. On ne jetait rien, au cas où ?
Pour revenir à la petite salle, j’avais soulevé la poussière, débarrassé quelques antiquités afin de dégager un espace de travail pour les plus grands. Les cours moyens savaient travailler seuls, préparaient des exposés tandis que j’enseignais la lecture aux plus petits. Ils étaient tellement contents d’avoir un espace à eux qu’ils savaient être responsables.
Je me souviens qu’il fallait jongler sans cesse d’un niveau à l’autre, que l’on réunissait le plus possible les matières et les niveaux pour se débrouiller. Il arrivait que quelques élèves finissent leurs devoirs en classe après l’heure… Une espèce de sacerdoce quand j’y pense.
Je crois bien que j’étais couché tôt, de toute façon il n’y avait pas la télévision.
Je ne suis pas resté très longtemps mais imaginons un enfant dans la même ambiance, avec le même enseignant de la classe enfantine jusqu’à la fin du cours-moyen deuxième année… pas forcément facile de se réinventer pour les uns et les autres. Le départ pour le collège n’était pas toujours le moment le plus simple, surtout s’il fallait devenir interne…

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