Dans le premier épisode, nous avons découvert Unique, une petite fille singulière. Vivant avec ses parents crémiers, et ses deux frères, l’enfant se trouva contrainte de se mettre en chemin pour aller retrouver son Grand-Père. Après deux rencontres problématiques qui lui firent perdre du temps, elle était encore loin d’être parvenue au terme de son voyage !
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— Es-tu une fille ou un garçon ?
Elle n’avait pas vu assis sur une grosse pierre, un homme de très grande taille. Une taille gigantesque en réalité, imposante et massive. Jamais elle n’avait de sa vie, croisé un personnage aussi grand. Elle se dit que debout, il aurait pu toucher le clocher de la petite église du village. L’homme avait la tête rouge, en sueur. Il semblait avoir très chaud. Ses mains étaient larges, épaisses. On aurait dit deux grands battoirs. Ce géant aurait pu effrayer la plus courageuse des personnes. Pourtant, Unique éprouva de la pitié. Il paraissait si fatigué, épuisé, ses habits crottés de boue et déchirés. Ce qui frappa l’enfant, c’est que l’étrange personnage allait pieds nus. Ses pieds immenses eux aussi, sales, griffés, abîmés, exhalaient de loin un parfum aigre et rebutant qui aurait effrayé un bouc ou le putois le plus habitué. Cela sentait dans un mélange atroce, le soufre, l’oignon pourri et le chou qui se décompose. Le tas de fumier au fond du jardin sentait un parfum plus délicat. C’était une infection ! Les orteils difformes et tordus se terminaient par de longs ongles verts et bruns recourbés l’un à l’endroit, l’autre à l’envers. Elle le prit d’abord pour une sorte de vagabond. Elle se demanda même s’il avait faim. Unique ne se laissait pas faire, mais elle n’était pas sévère et savait partager. On peut dire qu’elle avait bon cœur. Elle surmonta son dégoût et sans rien en montrer, proposa sans répondre un peu de pain qu’elle tendit d’une main résolue au géant avachi sur son rocher.
— Je ne mange pas de ça ! Je suis allergique au gluten. Merci pour ta peine. N’aurais-tu pas croisé dans ta promenade une bande de petits garçons ? Un petit morveux surtout ? Un blondinet chaussé de bottes bien trop grandes pour lui, même si elles s’ajustent au pied qui les porte.
— Bonjour tout de même ! Je range mon pain. Je suis une fille. Je n’ai rien vu de tel, et je ne suis pas sûre que si c’était le cas, je vous dirais par où j’aurais vu ces petits gars. Que leur voulez-vous donc ? Vous auraient-ils causé quelque désagrément ? Vous semblez exaspéré. En avez-vous du tourment ?
— Du tourment ? Ce sont des bandits, des voyous ! À cause d’eux, surtout du petit, le chétif, le malingre, le freluquet, j’ai mangé mes sept petites filles ! Tu entends ? L’une après l’autre. Elles n’étaient pas mauvaises, mais je les aimais bien malgré toutet j’aurais pu les marier.
— Votre histoire est bizarre, on ne mange pas, ne serait-cepar inadvertance, les fruits de son engeance ! Personne ne peut obliger personne à manger sa postérité. D’ailleurs d’une manière générale, la maîtresse à l’école nous a déconseillé de manger notre prochain. À vous écouter vous plaindre, on dirait mon frère Flemmard qui se fait mal au foie à étaler trop de beurre sur ses grandes tartines. Vous devriez consulter ! Je plains votre famille. C’est pareil pour vos pieds. Ils ne sentent pas la rose. À défaut d’un podologue, les montrer à un pédicure ne serait pas une injure.
— Crois-tu que les ogres ont le droit à l’aide médicale ? Je n’ai pour me soigner que cette bave de crapaud en pot qu’une sorcière m’a donné en échange de quelques pièces d’or.
Unique avisa qu’une source coulait à deux pas dans un petit ravin. Les sources de la forêt sont connues pour leur fraîcheur et leurs qualités réparatrices. Les elfes dit-on, y font leurs ablutions et soignent ainsi toutes sortes de maladies. « Si ça ne peut faire de bien, ça ne fera pas de mal. »
Unique résolue à ne pas laisser ce pauvre hère dans la misère de ses pieds, se souvint que dans la petite trousse qu’elle emportait toujours avec elle, il y avait de petits ciseaux offerts il y a longtemps par une tante qui lui avait dit :
— Tu verras ! Ces ciseaux sont magiques !
Vérifiant qu’elle les avait bien emportés, avec cette résolution qui emporte la conviction, Unique invita l’ogre à descendre au ruisseau. S’asseyant sur une pierre, il mit ses pieds dans l’eau, bien au milieu. Le courant assez fort emporta la saleté mieux qu’une brosse n’aurait fait. L’eau était rafraîchissante et revigorait le gaillard. Notre ogre se racla la gorge de joie. Ses pieds avaient meilleure figure. Enfin, ils ressemblaient à des pieds, toujours aussi immenses, mais plus plaisants et avouons-le plus du tout malodorants. Restaient les ongles. Ce n’était pas très enthousiasmant, ni attirant, mais Unique avait ce courage qui surprenait à son âge : elle sortit ses ciseaux de sa trousse, s’empara non sans mal de chacun de ces grands pieds et entreprit avec patience de raccourcir les ongles qui filèrent dans l’eau, emportés par le flux vif.
— Il y a vraiment bien longtemps que je n’avais vu mes pieds. Surtout depuis que j’ai perdu mes bottes. Ils sont ma foi, plus beaux, lorsqu’ils sont nettoyés. J’avais prévu de te manger pour calmer mes nerfs, mais pour ta récompense, je le laisse ta chance.
— Soyez-en remercié ! Je m’en doutais un peu. Si vous n’aimez pas le pain, aimerez-vous ce cresson qui pousse au creux de ce ruisseau ? C’est frais, acidulé, vivifiant… légèrement amer et poivré, avec un petit goût de moutarde, ça aide à digérer…
Et voilà l’ogre épaté de tant de science qui goûte le cresson, en fait sa réjouissance. Il avale les trois quarts de l’herbe encore humide, puis tout content mais sans remercier, s’étale sur la rive et s’endort brusquement dans un ronflement puissant. Ne mangeant ordinairement que de la viande, son estomac content digérait la verdure.
Unique le contempla un instant pour s’assurer qu’il dormait puis remonta sur le chemin. Elle y retrouva Vaurien assis sur son derrière. Le petit chien avait eu trop peur et prudemment était resté en arrière.
— N’attendons pas qu’il se réveille ! Filons ! Il fait encore soleil !
Il faisait beau, l’air était doux. On entendait des oiseaux chanter leur joie dans les futaies. Il ne faudrait toutefois pas prendre plus de retard. Unique suivait droit son chemin, mais dans la forêt la nuit peut tomber si vite. Elle n’aimait guère le noir.
Elle chemina ainsi longuement, toute à ses pensées, impatiente de retrouver son grand-père, la petite maison aux volets rouges, le jardin et l’âne qu’elle espérait ne pas être trop malade.
Elle pensa à sa mère qui devait être en boutique, Timide caché entre ses jambes. À son père, debout à la baratte, pour y faire son bon beurre. Flemmard après son déjeuner devait déjà être à la sieste. Elle se dit que tout de même elle espérait ne plus faire de rencontre aussi inquiétante. On ne peut habituer son esprit à l’épouvante.
Vaurien aboya.
Il avait deviné un petit groupe assis en rond tout au fond d’une clairière qui s’ouvrait au bout du chemin.
En ce lieu les arbres étaient si serrés qu’il était impossible de la contourner au risque de se perdre ou de se déchirer dans les ronces des fourrés.
Il n’était pas question de faire un demi-tour. Que dirait son grand-père ?
Unique voulut faire taire le chien qui ne l’écouta pas et fonça droit devant.
Elle vit se dresser des silhouettes qui entourèrent l’animal dans des exclamations.
Si ce sont des elfes je suis faite ! Ils ne sont pas tous gentils avec leur sorcellerie. Petits en taille, ils peuvent être malicieux, sournois et tourmenter les humains.
En s’approchant peu à peu, elle les devinait mieux. C’était bien hélas des personnages de petite taille, mais inégale. Au moins, ne serait-elle pas la plus petite cette fois. Elle tenta de les compter. Ils dansaient à présent autour de Vaurien, faisant de grands gestes avec leurs mains. Sept ! Ils étaient sept !
Elle pensa un instant au sept filles de l’Ogre dévorées par leur père. Mais c’était des garçons.
Sept garçons de toutes tailles dont un plus petit que les autres qui riait en retrait. Il se distinguait du groupe, car au lieu de sabots ou de mauvaises sandales, il portait des bottes rouges ajustées à sa taille.
Malgré elle, Unique s’était avancée, espérant passer dans l’ombre, pour ne pas se faire remarquer de la troupe joyeuse. Elle sifflerait le chien afin qu’il la rejoigne, elle craignait toutefois une foire d’empoigne et que voyant son panier les gamins ne tentent de la voler. Si elle arrivait chez grand-père les mains vides, elle se sentirait aussi honteuse que stupide.
Quand soudain, comme une récréation terminée, ils se turent tous et les sept visages se tournèrent vers elle. Ils s’approchèrent silencieux, les yeux écarquillés. Elle n’en menait pas large. S’ils étaient différents, ils avaient dans leurs traits quelque chose de ressemblant. C’est qu’ils étaient tous frères, elle le comprit à présent.
Le plus petit vint se poster presque sous son nez. La mine effrontée, les cheveux en bataille, l’œil vif, malin, droit dans ses bottes. Unique sentit sa glotte se resserrer, mais elle ne tremblait pas.
— Oh, oh ! Une fille perdue dans les bois. Es-tu de la région ?
Elle ne répondit pas.
— C’est le Chaperon-Rouge ! Je la reconnais ! Dit une voix un peu plus rauque.
— C’est pas du rouge c’est du bleu !
Tout le monde avait répondu, même Unique qui n’avait pu s’en empêcher.
— Excusez notre frère, dit le plus grand, dont la chemise sortait du pantalon. Il confond les couleurs.
— Ça suffit Pierrot ! Répondit celui à la voix rauque. Tout l’monde peut se tromper. Mais le Chaperon Bleu ça n’existe pas.
Unique prit la parole. Ils se pressèrent encore plus autour d’elle, certains touchant sa houppelande dont ils appréciaient le tissu. Elle les repoussa.
— Bas les pattes ! Je n’ai pas consenti à ce que vos doigts sales effleurent ma houppelande. Je ne suis pas un Chaperon. Je suis Unique. Et vous qui êtes-vous ? Des gentils ou des voyous ?
— Qui nous sommes, ça n’a pas d’importance, des enfants perdus dans les bois, nous cherchons à rentrer chez nous. Je m’appelle Poucet, et le roux, le plus grand, c’est Pierrot le chouchou à sa maman.
Unique perçut vite que les gamins bien que frères étaient prêts à en découdre et que la dispute pourrait entre eux venir à éclater et sur son chemin encore la retarder.
— Il me semble que vous devriez être prudents, ne pas perdre de temps en disputes, si c’est ce que je pense, un géant vous recherche.
— Quoi ? Tu as croisé l’Ogre ? Reprit Poucet dans un mélange d’impatience, d’inquiétude et d’énervement.
— Il vous en veut. Pour les bottes et pour ses sept petites filles qu’il dit avoir mangées par votre faute, il veut se venger, j’en suis certaine, il n’est pas du genre à pardonner.
— Était-il loin ? Était-il armé ?
— Il dort dans un vallon, l’estomac gonflé de cresson, cependant, il pourrait se réveiller… Pour ses filles n’auriez-vous pu les laisser s’évader ?
— On a pas eu le choix ! Leur mère était une humaine sympathique, mais les petites déjà ogresses avaient le goût du sang !
— Regarde sur mon bras la marque que l’une laissa ! Montra le puîné.
C’était vrai, une couronne de dents marquait encore l’avant-bras de l’enfant. On repérait aisément la trace que les petits crocs avaient laissée.
— Il va falloir qu’on se sauve et retrouve vitement la maison de nos parents.
— J’ai peur qu’ils prennent ton or et nous abandonnent encore Poucet, nous devrions filer ailleurs…
— Ce sont nos parents, répliqua Poucet tristement.
— Si cela vous dit, il y a au village une vieille chaumière, elle est un peu en retrait, mais elle fut occupée il y a bien longtemps par une jeune fille et dit-on sept messieurs de petite taille. L’histoire est bizarre, mais la maison est vide. Allez donc au village, avisez la crèmerie, la dame qui tient la boutique vous dirigera. Si vous êtes travailleurs, vous pourrez vous installer, il y a une école, on pourra s’y retrouver. Pour aller au village, c’est tout droit, mais pressez-vous avant la nuit !
— L’idée est bien plaisante et tu es fort charmante osa Pierrot en rougissant. J’aimais bien ma maman, mais je n’ai plus confiance, frères ! Tentons notre chance !
Ils discutèrent encore et dans un brouhaha conclut par un vote à main levée et des applaudissements, décidèrent de suivre les conseils de l’Unique. Elle leur dit tout de même de prendre garde au loup et de marcher sur la pointe des pieds aux environs du ruisseau pour ne pas réveiller l’Ogre endormi dans le vallon au bord de l’eau.
— Je te fais pas la bise, tu n’es pas consentante, mais je te serre la main dit Poucet à L’Unique.
— A bientôt ! Dit Pierrot. Les garçons s’éloignèrent, laissant vide la clairière et se ressaisissant Unique siffla Vaurien.


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