En octobre, c’est un bon moment pour lire ou dire des contes. Chaque vendredi vous trouverez un épisode de l’histoire d’Unique. Un conte pour les enfants (les grands peuvent lire en cachette) qui ne se privera pas de faire écho à d’autres. Unique est comme son nom l’indique. Une petite fille. Plutôt spéciale… et ce n’est que le début.
à lire
Voici l’histoire véridique, fantastique et mirifique d’une petite fille qui ne s’en laissait pas conter.
Ce qui en apparence est ennuyeux pour un conte.
Elle était facétieuse, ombrageuse, courageuse, ténébreuse, mystérieuse parfois, moqueuse souvent, jamais orgueilleuse, pas menteuse, pas teigneuse quoique rageuse, joyeuse dès le matin.
On pouvait compter sur elle. Toujours.
Mieux, bien mieux que sur son cadet Timide, le contraire d’un caïd ; mieux, mieux évidemment que sur son grand frère Flemmard, généralement goguenard, cossard, feignant qui n’en fichait pas une rame, bref qui flemmardait conformément à son prénom, nonchalant à longueur de journée.
Leur père était crémier, leur mère était crémière. Ils étaient dans la crème depuis des générations. Avec eux, tout passait crème, ils adoraient leurs enfants et avaient pour la deuxième, une affection spéciale, car ils avaient perçu dès qu’elle était bébé, en son âge premier, qu’elle avait du caractère, plus fort qu’un camembert moulé à la louche.
Elle était particulière, différente, singulière, si extraordinaire qu’ils l’appelèrent Unique, tout simplement. C’était logique.
La crèmerie était au centre du village, un petit bourg charmant. Au-dessus de la boutique la famille vivait dans un joli appartement ensoleillé.
Les enfants allaient à l’école. Timide arrivait en avance mais n’osait pas entrer dans la cour. Flemmard était toujours en retard et se faisait gronder. Unique n’était ni la dernière, ni la première. À la récréation, elle en imposait aux garçons, car elle aimait taper le ballon. Elle riait aux éclats quand elle visait juste et rouspétait ce qu’il fallait quand quelqu’un trichait. La maîtresse débonnaire soupirait : « Quelle énergumène ! Mais elle a bon fond ! »
Les jours de vacances, Timide se cachait dans un coin de la boutique, Flemmard traînait toute la journée dans sa chambre. Unique aidait. Elle savait rendre la monnaie et son sourire illuminait le commerce. Qu’il fasse soleil ou tombe une averse, elle était souriante. Si un client se tenait mal, elle savait quoi lui dire. Si une dame venait avec un joli chapeau, elle la félicitait. Si un chenapan voulait dérober quelque gourmandise, elle attrapait sa chemise et le secouait assez pour qu’il ne veuille plus jamais recommencer !
Unique avait quelques bons amis, des malins et des fripons, adorait jouer avec les chiens, surtout Vaurien, un quadrupède vagabond qui dormait près de la maison espérant de la main de l’enfant une friandise, un os, des restes. Unique avait toujours un geste. Quand elle traversait le village pour se rendre au grand terrain où les enfants allaient jouer, il la suivait tel un garde fidèle, marchant à ses côtés.
C’était leur vie, vive et joyeuse.
Un jour le jeune facteur, un aimable garçon qui bredouillait un peu, apporta une lettre à la crèmerie. La crémière reconnut immédiatement l’écriture de son père sur la grande enveloppe. Elle offrit un petit pot de beurre au facteur et ouvrit la lettre avec un coupe-papier en argent.
Le père de la crémière était logiquement, le grand-père des enfants. Depuis bien des années, il s’était retiré de l’autre côté de la forêt dans une petite maison reconnaissable entre toutes car elle avait des volets rouges. Le vieillard vivait là, tranquille avec son âne. Il lui attelait une petite carriole pour venir au village où il achetait à chaque fois un peu de fromage, du beurre, de la crème. Il faisait lui-même son pain, cultivait des légumes. Il n’avait pas d’amertume. Il vivait seul depuis la disparition de sa femme, un jour de grand drame, les enfants étaient petits. Le grand-père garda son chagrin sans jamais rien en dire. Unique l’adorait. Elle sentait sous son feu de rires et sa moustache en accent circonflexe inversé, la tristesse discrète de l’ancien. Cette tristesse affleurait dans ses yeux comme les petites bulles d’air remontent à la surface de l’eau où nagent des notonectes. Elle ressentait un profond sentiment d’affection pour lui. Ils avaient, c’était curieux, tous les deux, les mêmes yeux bleus profonds.
Pas un bleu banal, pas un bleu de carte postale, ni même un bleu céruléen qui tire un peu vers le vert comme on le voit sur la mer. C’était un bleu changeant du gris au noir avec des reflets violets et roses selon les heures de la journée ou selon le temps qu’il faisait. C’était à cela qu’on reconnaissait le lien qui les unissait.
Une lettre ? Une lettre ? Mais que disait-elle ?
Le grand-père écrivait en caractères si penchés qu’il fallait incliner la tête et se tordre le cou pour déchiffrer.
Après les salutations d’usage, le grand-père expliquait que son petit âne était malade. L’animal gourmand avait trop mangé de marmelade, grignoté des dizaines de salades dans le petit potager. Il avait l’estomac retourné et il était impossible au grand-père d’atteler sa carriole au baudet. Il avait attrapé par chance le facteur qui passait par là et lui avait confié ce billet par lequel il demandait si quelqu’un de la maison aurait l’amabilité et la délicatesse extrêmes, de lui apporter son fromage, le beurre, deux trois autres babioles qui lui manquaient. Il ne voulait laisser l’âne seul et son pied, le gauche, par trop douloureux ne lui permettait plus de traverser la forêt en marchant même avec une canne. Le grand-père demandait rarement service. Il ajouta qu’il saurait récompenser celle ou celui qui lui apporterait le nécessaire à sa survie. Il lui restait de la soupe pour tenir deux ou trois jours, mais il serait gentil de ne pas trop tarder.
La crémière ne pouvait quitter la boutique. Le crémier devait tourner la crème, monter les mottes de beurre, collecter le lait. Tout cela demandait du soin, il y avait des délais sinon le lait tournait ou devenait aigre, plus personne n’en voulait… Il fallait donc qu’un enfant se sacrifie et apporte au grand-père son petit colis.
La crémière regarda Timide. Il tremblait déjà livide à l’idée de sortir du village. Il s’imaginait la forêt infestée de lutins et autres farfadets, de renards et de loups, tout ce qui l’effrayait. Il tremblait si fort à cette idée que ses dents cliquetaient dans la boutique. Quelle drôle de musique ! On aurait dit des castagnettes fit remarquer une dame qui faisait ses emplettes. D’autres l’entourèrent inquiètes. Une fièvre ? Il fallut le rassurer d’une bonne tasse de lait. Que sa mère lui demande cette corvée, il risquait de s’oublier sous lui de peur. Ce qui n’aurait pas été très convenable ni agréable dans une crèmerie si jolie. Unique soupira sans lui en vouloir.
— Petit frère, je ne veux pas me moquer, mais tu devrais te préparer, quand tu seras grand, tu ne pourras plus tout faire en tremblant…
Mais Timide tremblotait de la tête aux doigts de pieds. Un rien l’apeurait.
— Pourrais-tu demander à Flemmard ? Après-tout c’est lui l’ainé, demanda la commerçante à son avenante enfant.
Par principe Unique grimpa quatre à quatre l’escalier jusqu’au petit appartement. Où serait Flemmard ? Dans sa chambre sûrement. Elle ne s’était pas trompée et le trouva encore en chemise et bonnet de nuit, la tête bien appuyée sur un énorme oreiller de plumes d’oie. Il ne dormait pas vraiment, mais il n’était pas réveillé. On allait vers les onze heures, il somnolait encore tout en dodelinant de la tête, un sourire épanoui sur ses lèvres grassouillettes… Le garçon n’avait visiblement pas l’intention de se lever de si tôt, enfin de si tard. Unique maligne, alla chercher pour lui un croissant au beurre, un chocolat chaud qu’elle passa sous son nez… Il sentit alors les bons effluves. À demi dans son rêve, Flemmard souriait.
— Que viens-tu m’apporter aux aurores, petite sœur ? Il est encore un peu tôt, tu vas fatiguer mon cœur.
Unique comprit qu’il n’était pas la peine d’insister et descendit résolue l’escalier.
— Il a bien voulu son petit déjeuner, dit l’enfant à sa mère, mais traverser la forêt qui donc l’espère ? J’irai chère mère porter à notre grand-père tout ce que tu auras préparé. Je partirai avant midi pour être rentrée avant la nuit.
Dans cette maison on passait tout aux garçons. Heureusement que nous sommes là pensa la crémière en préparant un beau panier avec tout ce qu’il fallait, quelques babioles et autres friandises, du sel, du poivre, du bon pain, des tartines pour la route.
— Si tu es trop fatiguée, dors chez Grand-père et rentre demain matin. Ne va pas la nuit te perdre par les chemins !
Comme elle avait promis, Unique se mit en route avant midi. Elle embrassa son père, elle embrassa sa mère et le petit Timide tout apeuré. Flemmard s’était rendormi. Elle partit. Un soleil joyeux éclairait le ciel bleu et pur. Les oiseaux chantaient. Unique n’avait pas vu que d’un pas résolu Vaurien le bon chien, la suivait.
L’enfant portait son panier et pour s’aider avait passé une ficelle sur les épaules. Elle avait revêtu une sorte de houppelande bleue comme ses yeux. Unique traversa le village d’un bon pas résolu.
La forêt encerclait le bourg. Pour aller chez Grand-père il fallait prendre plusieurs chemins et ne pas se perdre dans les hautes futaies. C’était une forêt profonde, mystérieuse. Des arbres immenses et centenaires se serraient masquant le ciel. Cachés dans l’ombre, les animaux des bois virent l’enfant cheminer. Le lieu humide et doux sentait l’humus et le champignon. De la mousse verte et épaisse s’étalait sur les troncs.
Le voyage serait malgré tout long et ardu. Il ne faudrait pas perdre de temps, éviter de se fourvoyer au prochain croisement. Il y avait de petits chemins perdus, on ne savait pas vraiment où ils menaient. Au village des vieux prétendaient que l’un d’entre eux aboutissait chez une sorcière aux doigts crochus, un autre chez un ogre ventru et velu, un autre encore vers la caverne d’un géant à l’œil unique, immense… Il se racontait des histoires. Unique y pensait sans véritable crainte. Elle avait son bâton pour l’aider à marcher. Elle saurait se défendre si un méchant passait.
Au fur et à mesure qu’elle s’enfonçait dans les sous-bois, une quasi-obscurité l’obligeait à prendre garde où elle mettait le pied. Elle ne souvenait pas que tout fut si sombre. Elle n’était jamais passée par là qu’en famille dans la grande charrette de ses parents tirée par un cheval et une jument. Plus elle avançait, plus les arbres étaient couverts de feuilles, moins le jour passait.
Elle cheminait. Elle marcha ainsi longtemps sans deviner que Vaurien la suivait en retrait…
Elle entendit soudain un croassement. Le cri se répéta et résonnait presque. Unique vit au-dessus du chemin, sur la haute branche d’un orme un corbeau énorme. Il clignait de l’œil en la fixant.
— Que me veux-tu toi ? Quel volatile ! Je n’en ai jamais vu d’aussi gros, dit l’enfant plus impressionnée qu’effrayée.
C’était vrai. Ce corbeau-là était impressionnant. L’oiseau était entièrement noir comme s’il avait été trempé dans de l’encre. Son œil, son iris. Bec noir. Pattes noires. On aurait dit le croque-mort du village dans sa redingote de deuil avec ses ailes longues et étroites. Sa tête lui parut gigantesque et ce bec long et fort, vraiment impressionnant. Il se penchait sur sa branche en croassant à intervalles réguliers.
L’ennui, c’est qu’il fallait passer sous l’arbre. Cela n’enchantait guère l’enfant. Elle avança suivie du chien qui n’en menait pas large et s’approcha d’elle.
— Vaurien ? Tu m’as donc suivie ? Tes maîtres vont te chercher, c’est malin.
À peine eut-elle terminé sa phrase, le corbeau s’envola de sa branche et descendit vers elle en lui tournant autour. Vaurien effrayé se serrait contre la fillette. Mais que pourrait-il faire si l’oiseau attaquait Unique ? On dit que les corbeaux peuvent enfoncer leurs serres dans la chair de leurs proies, les piquer de leur bec et pire encore. L’oiseau tournait, se rapprochait dangereusement. Il croassait de plus en plus fort, tournait de plus en plus vite, claquait ses ailes presque sur le visage de la fillette. Il se montrait menaçant.
Unique qui n’était pas mauvaise à l’école, se souvint de la fable. Elle avait dans son panier plusieurs petits fromages bien emballés par sa mère. Elle en prit un petit, rond, fort joli et odorant. Après l’avoir défait de son papier, l’enfant tendit le bras vers l’oiseau. Ni une, ni deux ! Le corbeau affamé s’empara du fromage et s’enfuit sans demander son reste.
— J’espère qu’à chaque rencontre, il ne faudra pas vider de mon panier, sinon, il ne restera plus rien pour Grand-père.
Elle reprit sa route. Le chien plus rassuré, jappa à ses côtés.
Unique marchait. Tout en prenant garde à bien rester au milieu de son chemin, elle pensait à sa famille restée au village, à son grand-père qui l’attendait dans sa maison, elle pensait aussi qu’elle avait justement des désirs secrets de voyage. Elle avait des envies de grand large, d’océan, de vent. Elle pensait à tout cela quand Vaurien qui ne la quittait pas gronda soudainement pour l’alerter.
Il avait vu une ombre derrière les grands genets, une silhouette sombre. Unique pensa que décidément dans cette forêt il y avait de quoi être inquiet. Le lieu propice aux maléfices pouvait attirer les êtres les moins reluisants qui cherchaient à se cacher pour commettre leurs méfaits. Au grondement du chien, l’enfant chercha à scruter ce qu’elle devinait derrière les buissons.
— Mais, on dirait bien que c’est un chien mon beau Vaurien, plus gros que toi, presque aussi noir que le corbeau, plus sale toutefois… Je n’ai pas d’os à lui donner, il ne semble pas bouger.
Soudain, avec stupeur, elle vit ce chien noir, se dresser soudainement sur ses pattes de derrière et marcher vers elle. Ses yeux jaunes luisaient. Il laissait paraître une mâchoire imposante. De grands crocs jaunes laissaient filer un peu de bave. Unique pensa que c’était écœurant mais pensa qu’il valait mieux garder ses conseils pour elle. Vaurien par la taille immense de la bête, restait tétanisé, bloqué sur quatre petites pattes qui semblaient bien frêles. L’enfant s’arrêta, s’appuya sur son bâton mais fixa les yeux jaunes sans ciller. La bête fit de même, mais sourcilla un peu. L’animal parla d’une voix rauque et essoufflée.
— Je suis le Loup. C’est moi qui ai dévoré la grand-mère et le petit Chaperon Rouge. Ton tour est arrivé Chaperon bleu.
— Premièrement je ne suis pas le Chaperon bleu. Deuxièmement tu es vraiment très affreux. Troisièmement si ton histoire est vraie tu mérites punition. Quatrièmement, j’ai mon bâton !
Le Loup bavait. C’était assez dégoûtant à voir. Il bavait, ça moussait à ses babines rouges et ses yeux jaunes et ses dents luisaient dans le noir. Il se redressa vers elle plus menaçant encore.
— Crois-tu que tu m’impressionnes ? Vieux Loup dégarni ?
Unique se souvint que dans son panier il y avait juste à côté du sel, un grand pot de poivre moulu. Elle ôta le couvercle et d’un grand geste vif lança la poudre à la gueule du Loup qui s’approchait tout près. La bête toussa, éternua, cracha, ses grands yeux révulsés du jaune au rouge étaient passés. Aveuglé par le poivre le Loup alla s’assommer contre un grand arbre. Une vieille branche immense lui tomba dessus et le cloua au sol.
— Filons Vaurien ! On ne va pas vérifier s’il respire. Filons de toute urgence, nous avons de la route encore. Mon panier est léger mais que va-t-il rester quand nous arriverons à la maison de Grand-Père ?
Tout en marchant, elle songeait à cette sombre histoire. On en raconte tant, mais que faut-il donc croire ?
Elle poursuivit sa route. Passa une fontaine, où elle put boire un peu. Partagea deux biscuits avec son cher Vaurien et reprit son chemin, courageuse, inlassable. La route montait indiciblement. Parvenue sur une sorte de colline, elle entraperçut au loin, derrière le sommet de grands pins d’un vert profond, les toits d’un haut château ancien et délabré dont elle ne se souvenait pas. Mais elle garda sa route. Pas question d’aller s’amuser en allant voir ce qu’abritait ce donjon dévasté. Le chemin après une boucle se resserrait et serpentait entre de hauts noyers et des érables qu’une brise légère faisait onduler. Après la montée, la descente récompensait. Unique sifflota une chanson.
à suivre !


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