Unique – un conte feuilleton -épisode 3


la vallée du Lot près de Cajarc

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7–10 minutes

Unique s’est proposée pour apporter à son grand-père de l’autre côté de la forêt de quoi se nourrir. Les rencontres parfois inquiétantes n’ont pas manqué. Unique n’est pas encore au bout du chemin et surtout, elle n’est pas au bout de ses surprises. Voici l’épisode 3 du conte pour les enfants qui sera donné tout au long du mois d’octobre 2025.


à lire

Le chien avait hésité un instant à suivre les garçons. Ils étaient joueurs, lui aussi. Mais son amitié pour Unique dépassait le reste. Il la connaissait depuis si longtemps. Tout en humant de droite et de gauche, il ne la quittait pas des yeux.

Sous sa houppelande bleue, l’enfant marchait d’un pas vif, son panier bien accroché à son épaule.

C’était que l’heure avançait. Si elle s’était assise, ou même avait simplement ralenti le pas, elle aurait senti le manteau de la fatigue s’étendre sur elle.

Unique marchait, une nouvelle fois dans ses pensées, s’encourageant elle-même. « Il faut tenir, aller bon pas, tracer chemin, retrouver grand-père ».

Unique réalisa qu’elle ne l’appelait jamais par son prénom. Souvent les petits enfants ne connaissent pas le prénom de leurs grands-parents, parfois même celui de leur mère ou de leur père reste un mystère.

À la maison tout le monde disait Grand-Père. Même sa mère qui aurait pu dire « mon père », en parlant de lui, disait, « ton grand-père ».

Singulier : il s’appelait Singulier.

Elle le savait, car elle avait vu son prénom et son adresse au dos de l’enveloppe.

Singulier avait autrefois pris pour femme la très belle Spéciale.

Ils n’avaient eu qu’une seule enfant, la mère d’Unique, qui s’appelait Crème, car c’était une crème et qui épousa elle-même Beurre. À cette époque lointaine, on ne donnait pas vraiment de nom de famille. On disait « Du Bois » pour le grand-père qui habitait dans les bois. « De la Crèmerie » pour sa famille à elle qui tenait la crèmerie. C’était plus simple.

Tout en marchant tranquillement dans la forêt qui lui semblait immense et calme, Unique pensait à tout cela, aux prénoms et aux noms que l’on nous donne. Elle se dit qu’elle aimait bien son prénom, Unique, mais que souvent elle aurait aimé être juste comme tout le monde. Elle se demanda si Timide ne restait pas timide à cause de son prénom… Quant à Flemmard. Flemmard, peut-être bien qu’il l’aurait été de toute façon, ou alors, on aurait pu l’appeler Gourmand.

Unique philosophait comme une adulte. Elle se dit que ce qui comptait, c’était de rester soi-même. Elle se dit que malgré leurs défauts elle aimait bien chaque membre de sa famille. Elle marcha, elle marcha, suivie du petit chien. Elle marcha tout en pensant à sa famille, à la vie, à rien.

Elle caressa la tête de Vaurien qui montrait des signes de fatigue.

— Nous sommes bientôt arrivés mon beau ! Toi aussi tu es courageux à marcher au travers de la grande forêt mystérieuse ! Regarde ce grand rocher dressé, couvert de mousse. C’est un menhir ! Je sais qu’il y a moins de cinq-cents mètres entre lui et la maison de Grand-père ! Quel bonheur de pouvoir le retrouver et poser mon panier !

Vaurien frétillait sans vraiment tout comprendre. Le chemin prenait un grand virage serré sur la droite, puis un autre sur la gauche, puis encore sur la droite et encore… On aurait dit que dans les derniers mètres il s’amusait à jouer les colimaçons alors que jusqu’ici il avait toujours été droit. Des fougères immenses se penchaient jusqu’en son milieu et vous caressaient le visage.

Ce qui étonna Unique, c’est que dans ses souvenirs, on entendait habituellement de nombreux chants d’oiseaux qui se répondaient dans la forêt et tout autour de la maison dont elle devinait à présent le petit toit de chaume et la cheminée. Mais là, rien, ce n’était que silence, pas un bruit, pas un souffle, aucun frémissement dans les branches, pas même une brise.

Cette fois, elle avait la maison bien en face d’elle. Unique reconnut les fameux petits volets rouges. Mais à la joie de retrouver la maison et bientôt son grand-père, succédèrent la surprise puis l’inquiétude.

D’habitude tout était ouvert. D’habitude elle aurait trouvé le grand-père sur son banc, au jardin ou dans la grande pièce.

Les volets étaient clos. La porte était fermée. Tout semblait silencieux, presque inhabité.

Singulier était-il parti chercher du bois ? Il ne faisait pas si froid. Était-il allé cueillir des champignons ? Ce n’était pas vraiment la saison.

L’enfant était à présent devant la porte. La porte était fermée. Elle toqua. Une fois, puis deux. Personne ne répondit.

Même s’il était parti un peu plus loin, aller voir un ami ou pêcher au ruisseau, Singulier n’aurait pas fermé sa porte, ni clôt les volets, la fillette le savait.

Elle posa son panier sur le banc et décida de faire le tour de la maison. Elle appela son grand-père. Ni sur le côté, ni derrière, personne ! Le jardin où poussaient de gros choux et de splendides salades, était vide.

La petite porte de derrière, close aussi.

Qu’était-il donc arrivé ?

Unique descendit près d’une petite grange où le grand-père rangeait habituellement sa carriole. Elle était là. C’était normal puisque dans sa lettre le vieil homme avait dit que l’âne était malade et ne pouvait la tirer.

Point de grand-père non plus dans cet espace retiré. Et l’âne ? L’âne avait son champ a lui, son abri réservé. Personne.

L’endroit était comme inhabité. Fallait-il s’inquiéter, pleurer ? Unique était au bord d’être découragée. Il fallait entrer dans la maison pour en savoir plus long.

Elle retourna devant, suivie du petit chien qui jappa.

— Grand-père ! C’est toi ?

Ce n’était pas son grand-père mais l’âne qui surgit du bois comme s’il sortait de la nuit. Il reconnut l’enfant et fit entendre des braiments mêlant joie et plainte. C’était presque des beuglements, un mélange de braillements, de renâclements. Puis l’âne vient poser sa tête sur l’épaule de l’enfant, comme pour lui montrer son affection. Elle le caressa.

— Mais où est ton maître mon beau ? Si je pouvais comprendre tout ce que tu as à me dire… En tout cas tu ne sembles plus malade. Mais pourquoi tout est clos ? Il faut que j’entre et que je comprenne. Mais comment faire sans clé ? Je ne vais pas passer par la haute cheminée !

Elle vint pour tourner encore la poignée de la porte. C’était bien fermé. Elle la secoua un peu. La serrure n’était pas grosse, mais trop solide pour une petite fille.

Elle recula de deux pas, cherchant une grosse pierre, quelque objet pour l’aider, quand l’âne comprenant, vint alors et s’approcha. Il se plaça de dos face à la porte, rua une fois, puis deux et encore. La porte céda sans se briser après tous ces efforts. C’était ouvert !

Unique félicita l’âne.

À l’intérieur, on ne voyait pas grand-chose. L’enfant ouvrit les volets d’une fenêtre. Personne dans la pièce. Tout était bien rangé, on sentait la bonne odeur de cire des vieux meubles de bois. La porte de la chambre était fermée. L’enfant s’avança, craignant le pire. Elle ouvrit cette deuxième porte puis les volets. Personne. Le lit était fait, tout était en ordre. Grand-père était ordonné.

Serait-il parti à pied pensant que personne ne viendrait ?

Unique était discrète, il fallait pourtant qu’elle en ait le cœur net : elle ouvrit la grande armoire de chêne où le grand-père rangeait toutes ses affaires.

La petite valise était là. Il n’était pas parti en voyage. Il n’aurait pas laissé l’âne. Le manteau était accroché. Serait-il parti sans son manteau ? Plus inquiétant encore, la canne était là. Grand-père ne serait jamais allé loin sans elle. Il avait dit d’ailleurs dans sa lettre avoir trop mal au pied pour marcher.

C’est qu’il ne devait pas être loin. Mais dans ce cas, pourquoi aurait-il fermé les volets ? Quelqu’un serait-il venu d’un autre village pour le chercher ? Un mauvais coup des lutins ou des farfadets ? Mais pourquoi faire ? On n’avait rien volé. Tout était là.

L’enfant se trouvait seule avec toutes ses questions. Ni l’âne, ni le chien ne pouvaient lui répondre.

Elle s’assit sur la petite chaise de grand-père et le désarroi jeta sur elle son ombre. Elle se sentait seule au monde.

Dehors, inexorablement, il faisait déjà sombre.

Avait-elle perdu trop de temps dans la forêt avec le corbeau, l’ogre et les garçons ?

Elle était seule dans la maison, il fallait prendre une décision.

Elle décida qu’elle attendrait son grand-père. Il était trop tard de toute façon pour rentrer au village. Elle n’allait pas prendre le risque de se perdre dans la nuit.

Unique se souvint du panier. Elle le rentra. Elle aurait de quoi dîner. Elle trouva du petit bois, des bûches. Elle pourrait faire un feu. Elle alluma la lampe en faisant attention. C’était une lampe à huile à la flamme tremblante. Elle s’occupa du feu. Et l’âne ? Elle le mena dans son champ, il y avait du bon foin, de l’eau. Elle le caressa.

— Je suis là, maintenant, et si tu es inquiet, viens donc à la fenêtre !

Il ne fallait pas oublier Vaurien. Elle partagerait avec lui, un peu de son panier.

Cette fois, le jour était tombé.

Et voilà l’enfant toute seule dans la petite maison aux volets rouges, s’apprêtant à y passer la nuit après avoir dîné. S’occuper avait repoussé les questions. Il faudrait dormir. Il n’y avait qu’une chambre. Elle vit que les draps étaient frais. Dormir, se reposer, oublier les questions, s’apaiser. Demain serait une toute autre journée.

Vaurien se mit en boule sur le tapis auprès du lit.

Il était l’heure enfin de souffler la bougie.

Porte fermée et volets clos. Bonne nuit !


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