Ne va pas te leurrer. Il peut encore geler. Tu viens au jardin ? Il y a des changements invisibles et déjà des signes tangibles d’un réveil. Le tour du jardin est un rituel. Toujours ces surprises. Là, les tulipes poussent la terre sèche et se manifestent, plus loin les buissons bourgeonnent, le cerisier japonais prépare son prochain festival tandis que d’autres patientent. Il faut agir avec modération, patience et prudence. Un jardin s’apprend, se découvre, s’apprivoise mais ne se soumet pas. Sauf à le tuer. Il faut savoir se faire accepter, entrer dans sa logique, se relier. Ce n’est pas juste affaire d’écologie, encore moins un dérivatif. C’est une affaire d’éthique, de centration, de méditation sur la vie. Au jardin, on philosophe, on poétise. On n’a pas peur d’être soi les mains dans la terre.
J’ai rapporté des fleurs

Les plantes en pot c’est avec parcimonie. La maison étant très ouverte sur le jardin n’accueille pas de plantes. Quand je pense à ces tristes appartements avec leurs fleurs artificielles qu’il faut dépoussiérer. C’est à pleurer. Mais ma hantise, c’est celle du jardin de vieux. Ces jardins où tout est au garde à vous.
Ces jardins où l’on chasse la « mauvaise herbe ». Mais c’est quoi cette histoire ? Certaines herbes font des fleurs sauvages si jolies. J’enlève juste ce qui pousse dans les allées gravillonnées, c’est une exigence du bail. Je laisserai une nouvelle partie du jardin sans tonte ni fauchage.
Oui, je composte, je broie les tailles et je laisse les feuilles se décomposer…
J’ai planté quelques bulbes, descendu la haie qui allait se frotter aux fils électriques, j’ai déjà semé pour les papillons et les pollinisateurs. Mais la terre ici n’a plus la richesse des alluvions de la rivière et s’assèche déjà dans ce mélange argileux, de calcaire et peut-être d’altérite. Le grand-père géologue et roi de la sédimentologie qu’il inventa, aurait été à son bonheur à tout examiner ici…
Comprendre et laisser venir
Il y a des entrelacements étonnants. Parfois une ronce invasive étrangle un arbrisseau plus fragile. Il faut choisir parfois qui on veut sauver. On se prend pour le ministre de l’intérieur. Mais la ronce ne se laisse pas faire. J’aime par dessus tout découvrir les surprises. Là le lierre semble s’installer, ailleurs la mousse s’étale mais qu’en sera-t-il lorsque le temps sera sec ?
Entretenir ce jardin qui a existé avant ma venue, qui a son histoire, c’est tenter de comprendre pour réfléchir aux équilibres, c’est mesurer ce qui évolue en fonction des caprices du temps, des pousses spontanées…
Ici les cerisiers sauvages s’implantent volontiers. J’en ai déplacé un dans un creux libre de haie. Il semble se plaire. Je suis épaté par tout ce qui s’implante, s’accroche, s’installe parfois entre deux pierres… Toute cette vie…
Au fond être jardinier, c’est être en charge du comité d’accueil. S’assurer que tout le monde se sent bien…
Ma seule cruauté c’est que l’arrosage est très limité à certaines plantes, notamment en pot. Ici, l’eau précieuse malgré la rivière proche se gère avec parcimonie.

Donc voilà, je vais être à ma fête, les pieds dans mes chaussures de jardin. Quelques outils, la brouette et le chien comme adjoint étonné qui souvent fouille sous un buisson… L’année dernière il avait trouvé une tortue de terre échappée d’une maison…
Un soir en rentrant, nous avons surpris un chevreuil qui menait son enquête. D’autres ont su déguster les tendres pousses des arbrisseaux du voisin.
Et dans les plus hautes haies, je sais que des oiseaux vont ajouter des poils de Galou à leur nid, histoire de lui donner un peu plus de moelleux !

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