Compter, dénombrer, mesurer, vérifier, calculer, quantifier, tenir des statistiques… Très tôt les humains ont voulu le faire. Le numérique nous a dotés d’outils ultra précis qui mesurent tout de nos vies privées. Applications, relevés… Me voilà traqué volontaire. Suis-je devenu l’esclave des chiffres et des indicateurs ? Grand contrôleur de ma palanquée de nombres, n’ai-je pas vendu ma liberté pour des tableurs ? Où se cache la poésie de l’inquantifiable ?
- Les rituels du matin
- Hier
- Contrôle !
- L'impéritie c'est mal, l'improvisation c'est bien
- Vigilance
- L'inquantifiable
Les rituels du matin
Si je regarde encore par la fenêtre, je consulte chaque jour l’application météo qui me dira (ou pas) l’évolution du temps d’heure en heure et sur dix jours.
Je consulte l’application d’EDF qui me dit de demi-heure en demi-heure, tout ce que j’ai fait dans la maison avec les machines électriques. Je peux tracer avec précision l’heure à laquelle j’ai fait chauffer la bouilloire ou cuit la tarte et je sais même le prix du passage de l’aspirateur.
Ma banque m’indique que la pension est arrivée ce matin. Tiens, j’ai touché 26 euros de moins. Il faudra voir pourquoi.
Je peux aller vérifier combien de gigaoctets mon téléphone a consommé, le journal des appels reçus… la durée de chaque appel. Ma sœur était bavarde hier soir.
J’ai désactivé l’application décourageante qui comptait mes pas. Je ne décompte pas combien d’heures j’ai dormi. Il m’arrive d’aller voir combien de visiteurs sont venus sur le site. Je pourrais aller voir l’application de la mutuelle qui parle de mes remboursements du dentiste… et mon humeur y perdra.
L’agenda affiche les rendez-vous de la semaine et les heures : véto, ramoneuse, visio, garage…
Sans même penser à toutes ces données qui convergent vers des serveurs – qui connectés entre-eux décriraient ma vie par le menu -, je vois à quel point ma petite activité quotidienne se mesure en chiffres, en relevés, en courbes, en graphiques, en tableaux. Les fameux indicateurs.
Hier
Jeune adolescent, je me souviens que nous recevions régulièrement des petites fiches cartonnées, écrites à la main, où l’opératrice des P&T avait noté chaque appel et sa durée. Le tout accompagnait la facture. Au début, il fallait envoyer des chèques ou aller payer à la Poste. On avait le temps d’attendre dans la file. Ça bavardait.
À 17 ans, pour retirer de l’argent, il fallait aller au guichet de ma banque ouverte à des heures précises et faire un chèque de retrait.
On ne faisait guère attention à la dépense d’électricité. Parfois l’arrivée des factures était brutale. Quand on ne comprenait pas quelque chose, on allait vers un bureau. L’accueil n’y était pas forcément agréable.
Le journal de raison
Il fut un temps où l’on tenait ces journaux dits de « raison »: on y écrivait à l’encre ou au crayon les comptes de la maison, de la petite entreprise. Les anniversaires, les mariages, les évènements familiaux étaient inscrits pour en faire mémoire. On pouvait y ajouter des recettes, des notes pour les descendants, des conseils, y noter qu’il avait eu de la grêle tel jour ou que le colporteur était passé. C’était un peu le blog familial où le maître ou la maîtresse de maison consignaient ce qu’il semblait important de garder en mémoire. Peut-être plus dans le souci d’en garder trace que pour suivre une gestion… Il fallait que ce soit utile, c’était une façon de faire le point, on pouvait y revenir après…
Je me souviens avoir travaillé sur des cahiers journaux d’instituteurs à la fin du dix-neuvième siècle. Outre la préparation de la classe, des informations pas très RGPD sur les familles, l’instituteur pouvait écrire qu’il avait acheté une bague pour les fiançailles de sa fille, que l’inspecteur était passé ou qu’avec la moisson il avait manqué quinze élèves.
Contrôle !
Dans les entreprises on se donne souvent des objectifs. On parle chiffres, relevés, évaluations, normes…
À la maison, mon application EDF me compare à des foyers similaires. Des injonctions culpabilisantes ou des félicitations infantilisantes vont venir souvent accompagner les graphiques.
Quel effet cela a-t-il sur nous, nos vies et notre cerveau ?
L’autre jour, pour une raison de mise à jour, l’application fut indisponible quelques heures. Je m’en suis agacé… Et pourtant, y avait-il quelque chose de vital ? Je m’en suis agacé au point que je suis allé vérifier via l’ordinateur si on pouvait accéder aux données.
Je me surprends à être intrusif avec moi-même. Contrôler les dépenses c’est bien. S’engueuler ou se stresser, c’est idiot.
L’impéritie c’est mal, l’improvisation c’est bien
L’ordinateur de bord de la voiture me dit si j’ai une conduite économique. Avec les virages ici, pas facile d’optimiser le moment où il faut passer les vitesses…
J’ai pas mal bassiné les lectrices et lecteurs ici avec les chiffres relatifs aux performances du site ou son écoresponsabilité.
Mes gestes et mes choix ont un impact. Pour autant, l’évolution de certains indicateurs a un effet souvent imperceptible… Mes efforts peuvent même sembler dérisoires face à d’hypers-consommateurs de C02 (pensons aux plateformes numériques par exemple…).
Je refuse les applications qui recueillent des indications sur ma santé, mes préférences ou mes opinions… mais même si j’ai bloqué certains outils, je sais que mon fournisseur d’accès Internet sait à quelle heure je me connecte et pour faire quoi…
Ce que je veux dire c’est que croyant contrôler ma propre vie, je livre en réalité de nombreuses informations sur moi.
Contrôler mes dépenses électriques dans une maison mal isolée, c’est parlant. Si c’est juste consulter sans agir ça ne sert pas à grand chose et si mes habitudes sont stables, je n’ai peut-être pas besoin d’un suivi à la minute !
Il y a souvent une illusion dans ce que je pourrais réellement contrôler. Les marges de manœuvre si elles existent, sont souvent réduites mais mon cerveau peu à peu s’habitue, se conforme, réclame comme un dû sa dose de chiffres…
Vigilance
Il y a trois points essentiels :
- ne pas me stresser inutilement, donner de mauvaises habitudes à mon vieux cerveau en faisant porter mon inquiétude de façon trop forte sur des points qui n’en valent pas la peine
- m’interroger sur ce qu’apporte vraiment un outil statistique
- être celui qui commande à l’outil de lui donner une information qui orientera ou pas mes choix et non celui qui se trouve commandé par l’outil, consulté comme une obligation ou un automatisme qui va jouer ensuite sur mon comportement en me plaçant sous sa pseudo autorité.
Au passage, ces questions peuvent s’appliquer à celles et ceux qui s’en remettent pour leurs décisions à des applications « d’intelligence artificielle ». Mal utilisées, ces applications vont nous asservir en nous incitant à nous plier aux règles conformistes et surtout, elles vont nuire à notre capacité d’agir en choisissant quitte à expérimenter par nous mêmes bien ancrés et reliés au réel…
L’inquantifiable
L’émotion d’une découverte, la surprise de la brume qui enserre le jardin ce matin, la tendresse du chien, le regard d’un enfant… Le fait de se lever ou pas en se sentant bien, d’en avoir conscience, de goûter la réconfortante chaleur d’une tasse de thé, d’être animé du projet d’écrire ou de rendre visite à un ami… Les idées qui passent, les projets… tout ce qui relève du libre arbitre, de l’intime, des sensations… Tout ce qui ne mesure pas et ne doit pas donner lieu à compter rendu… tout cela mérite attention…
Il s’agit d’être présent·e à sa vie, à la vie et disponible aux rencontres humaines, animales, apportées par l’environnement.
Ce n’est pas le nombre de pas qui compte, mais là où ils te mènent.

Un mot en retour ?