Cette semaine est consacrée à la place de la chanson dans nos vies. Le sujet est vaste. Hier je rappelais combien chanter en famille m’avait apporté. J’ai passé la plus grande part de ma vie à l’école. Au fil des années, il m’ a semblé que la part du chant s’était réduite malgré les initiatives. L’activité est peut-être encore trop vue comme secondaire ou récréative. Elle peut pourtant être un moteur formidable, apporter à chacune et chacun, comme au groupe et même à l’ambiance générale d’une école. Je ne vais pas livrer un traité de pédagogie, juste pointer quelques aspects pour mémoire.
À l’école quand j’étais p’tit…
Je pense que nous chantions en maternelle. Je ne me souviens pas bien. En élémentaire, il a fallu attendre le cours moyen pour que nous chantions dans notre école de garçons. C’était d’ailleurs avec le même maître formidable que nous avions attendu pour faire des sorties culturelles ou avoir nos premières leçons d’éducation physique.
Notre maître ne chantait pas. Il n’osait pas. Alors, pour que nous puissions chanter, avec son voisin, ils ouvraient la porte qui séparait nos deux classes et installaient sur une chaise un gros poste de radio qui diffusait des émissions scolaires.
Un chanteur -professeur animait depuis les studios la séance avec un piano. Il avait une belle voix d’opéra. « C’est la mazurka !« Un, deux, répétez ! « C’est la Mazurka, qui rythme la danse, fillettes et gars font la révérence, trala lal la « . Il reprenait : « la dan-se » en séparant bien les syllabes. On rigolait entre nous. Mais on aimait ça.
Comme j’aimais vraiment, nous avions acheté avec ma mère les petits disques de la Radio Scolaire et je m’entraînais à la maison. Il y avait une face du disque avec juste la musique. On pouvait « chanter dessus ».
À l’école, nous chantions avec cœur, mais comme il fallait suivre les instructions données par la radio, le maître ne nous reprenait pas. Les trois quart d’heure terminés, on refermait la porte et chacun reprenait ses devoirs.
Les conseillers et les professeurs de musique
Lors du concours d’entrée à l’école d’instituteurs, il y avait une épreuve de chant et il fallait aussi improviser quelque chose au piano. Je n’étais pas musicien mais je chantais juste. Je crois que j’eus une bonne note.
Jeune instituteur, nous recevions dans nos écoles, des conseillers pédagogiques qui venaient faire chanter les classes. Puis ils nous formaient à la direction de la chorale d’enfants. On s’essayait aussi aux rythmes corporels avec les mains, les pieds… « Noire, noire, deux croches, noire… » Tout le monde était en activité.
On n’enseignait pas le solfège, il n’y avait pas d’orchestre d’école, on n’évoquait pas l’Histoire de la Musique ou alors épisodiquement, le cœur de l’enseignement c’était le chant. Mes premières classes étaient souvent multi-âges. Nous chantions, nous dansions aussi !
Plus tard, à Paris, je découvris les professeurs de la ville de Paris. Ils proposaient une heure d’enseignement musical par semaine. C’était parfois formidable, pouvait déboucher même vers des spectacles… mais d’autres fois pouvait être un peu triste, académique, le solfège arrivait de façon sèche et répétitive… des élèves se refermaient et je me sentais frustré.
Alors, nous chantions en classe, pas forcément le répertoire du prof et si possible un peu chaque jour…
En classe
Parce qu’en classe, le chant comme la poésie étaient à la fois des moteurs et des escapades.
Il y avait parfois des chorales d’école, je connus ça en maternelle.Là-bas, j’étais le seul homme. Une petite fille m’appelait « le papa-maîtresse ». Avec les petits, comptines et chants étaient hautement fédérateurs et enrichissants. Écouter, s’écouter, moduler… se retrouver sur des répertoires venus souvent du patrimoine ou d’auteurs de talents. C’était une façon amusante de s’approprier les sons et la langue… Toute la journée se rythmait par des chants, les déplacements… On a voulu ensuite développer des exercices scolaires sur les sons, beaucoup plus artificiels et qui ont pris sur le temps des comptines et des chants. Le répertoire de référence des enseignants s’est appauvri au fur et à mesure que la formation devenait plus universitaire…
À tous les âges, le chant était enseigné et pratiqué au long de la semaine.
Je l’ai souvent utilisé comme instrument de régulation ou de mobilisation lorsque la classe s’énervait. En classe de découverte, inspiré par un directeur de centre qui avait pour ami Morice Bénin, nous chantions en grande chorale avant chaque repas. Joie !
Je ne voulais pas – comme le font certains par démagogie – puiser dans le répertoire des variétés de la télé ou de la radio que les enfants connaissaient déjà. La chanson commerciale est rarement bien écrite et ses mélodies peuvent être pauvres. Nous chantions Trenet, nous chantions le « P’ti coin d’parapluie » de Brassens ou puisions même dans le répertoire de Mireille « À l’école quand j’étais p’tit‘ justement, tout à fait impertinent· Des anciens élèves s’en souviennent encore. Nous allions voir du côté de la chanson traditionnelle. Il y a de quoi faire. Je reviendrai sur ce patrimoine qui se meurt…
Création
Il arrivait que j’invente des chansons où je mettais en scène les élèves. Ils étaient surpris et attentifs à ce que je n’oublie aucun prénom. Ils adoraient « ce cadeau ». Ou bien nous mettions des poèmes en musique : les leurs, des poèmes d’auteurs qu’ils aimaient.
À une époque, nous inventions « la chanson de la classe ». C’était un peu l’hymne fédérateur du groupe. Un vrai chantier d’écriture et d’invention collective. Il y eut de petits rappeurs qui ne manquaient pas de talent ou des voix mêlées aux accents orientaux que les filles chantaient si bien… Mon seul regret est que nous n’avions pas à l’époque le réflexe d’enregistrer même si peut-être ici où là des « anciens » ont conservé de vieilles cassettes…
Émotions partagées
Je me souviens très bien, au delà du plaisir, des rires, des détournements que s’autorisaient les élèves, de moments d’émotion qui surgissaient.
Je chantais pour eux, je chantais avec eux… Nous osions des refrains, des canons, des voix qui s’élançaient, se répondaient. Ce n’était pas vraiment l’ambiance des choristes mais quelque chose de fédérateur qui faisait que lorsque la classe descendait en récréation après avoir chanté, il y avait une sorte de complicité, de fraternité entre élèves… et entre la classe et le maître. Il n’y a pas de plus belle amitié que celle qui naît du chant partagé. certains élèves se découvraient vraiment.
Je les vois encore descendant l’escalier en chantonnant.
Les classes qui chantaient, y compris dans des secteurs difficiles, réduisaient la violence et les conflits. De la proximité, de la complicité sincère encore une fois entre nous, c’était ce que le chant permettait de développer. De là naissait un climat de confiance… bien utile pour l’enfant qui devait accepter de reprendre une notion difficile en maths.
Au passage, nombre d’entre eux avaient apprécié pouvoir apprendre les tables ou une leçon en chantant. « On s’en souvient mieux maître ! c’est drôle ! » disaient les CE2.
Quand un travail avait été trop dur ou long, on se « récompensait » par un chant. J’ai vu bien plus tard une enseignante qui rythmait le changement d’activités par des chants.
Durcissement
Dans une société où la défiance a pris le dessus, on a vu les rapports se tendre et des enseignants pensant devoir assoir leur autorité différer ou raréfier la part de la poésie et du chant.
Ce fut une erreur que de se priver de ce levier formidable, de cette respiration, de cette fédération du groupe grâce à la chanson.
Comme on a confondu le sport avec l’éducation physique, on a oublié que le chant participe de l’éducation musicale mais aussi citoyenne et humaine. Pas besoin de cours d’écoute et d’empathie avec le chant. Chacune et chacun a sa place dans un groupe qui chante.
Dans les cahiers de poésie, les poèmes se sont faits rares. Dans certaines classes, je voyais qu’on n’apprenait même pas un chant par mois. Assèchement, durcissement… L’évaluationite est venue là aussi polluer l’ambiance.
Le ministre Blanquer, dont l’action fut délétère par ailleurs, a tenté de développer des chorales d’école ou des rentrées en musique. Mais cette mesure verticale oubliait que la chorale d’école doit être l’aboutissement du travail dans les classes et non « un truc en plus » ajouté aux nombreuses contraintes imbéciles imposées par un ministère désormais hors sol.
Il n’empêche
Il n’empêche qu’une fois la peur passée ou la crainte de ne pas « boucler » le programme, rien ne s’oppose à ce que le chant retrouve sa pleine place en classe. Et si les parents encouragent sa pratique, on retrouve de la convivialité.
Souvenir de parents musiciens qui débarquaient à l’école qui avec son violon, qui avec sa clarinette … « La clarinette, la clarinette fait dou-a-dou- a-nette… »
Un mot en retour ?