Nous avons toutes et tous notre opinion vis à vis de l’écriture de livres par l’IA. Je note et partage ici quelques réflexions pour interroger nos connaissances, nos positions, la question « morale ».
Qui comprend vraiment l’IA ?
Entendant les unes et les autres, y compris des personnes qui se disent éclairées, au delà des positions « pour » ou « contre » il me semble que beaucoup d’entre nous s’expriment de façon imprécise, parcellaire, fragmentaire.
Il y a celles et ceux qui parlent en tant « qu’ingénieur·es », celles et ceux qui en parlent du point de vue « industriel » ou « commercial » dans le cadre d’une économie de marché, celles et ceux qui en parlent d’un point de vue « éthique » et « moral ». Chaque pensée semble fonctionner en tuyau. C’est comme si personne ne se parlait, ne prenait un peu de recul sauf récemment des responsables qui tirent des sonnettes d’alarme en énonçant cependant des généralités qui manquent d’étayage.
J’ai bien ri en entendant Virginie Despentes nous dire selon le Huffigton Post :
« Quand je mets ma machine en route, l’IA est dans Word. Dans Google, aussi. Donc oui, les écrivains vont se servir de l’IA parce que l’IA est rentrée de force dans nos vies, dénonce l’autrice, qui écrit désormais dans un cahier. On en est là. »
C’est assez rigolo parce que ça montre que non seulement la dame ne maîtrise pas du tout les outils de base mais ignore qu’on peut utiliser des logiciels libres et s’exonérer de Google et compagnie. Sa vision est révélatrice d’une approche passive des technologies et d’un certain fatalisme.
Serions-nous de mauvais·es lectrices et lecteurs ?
En juin 26, je m’étais déjà posé la question du « comment reconnaître un livre écrit avec l’IA ?«
Je m’étais placé du point de vue d’un lecteur agacé par le style d’un ouvrage et la faiblesse de son contenu.
Sur France 5, Roselyne Bachelot, ex ministre de la Culture a avoué avoir adoré le livre de Thélyson Orélien. Lui affirme l’avoir écrit tandis que des logiciels détecteurs d’IA affirment le contraire.
Nous savons que nous pouvons inventer des saveurs chimiques qui vont donner l’illusion du goût de tel ou tel produit. C’est le parfum du roquefort mais ça ne contient aucune molécule du roquefort. C’est l’édulcorant qui donne plus ou moins le goût sucré aux aliments avez zéro sucre (mais pas forcément zéro cancer). Certains experts repéreront que la texture ou la saveur de ces aliments sont moins bonnes. D’autres non.
La restauration rapide très sucrée elle, a su inventer des menus engendrant une forme d’addiction qui fera même préférer un menu de ses restaurants à celui d’un restaurant gastronomique.
André Rieu est une grande star populaire dont beaucoup diront apprécier la musique qui fait pourtant hurler les fines oreilles férues de classique.
Dans notre réprobation face à des livres écrits par l’intelligence artificielle, n’y a-t-il pas d’abord le sentiment d’être vexés de nous être « laissés avoir » si facilement ? Il y a l’aspect moral mais si nous nous laissons leurrer; si nous avons besoin de preuves, n’est-ce pas la démonstration de la faiblesse de nos goûts littéraires et simplement de nos compétences de lectrices ou lecteurs ?
Ou l’aveu terrifiant qu’on pourrait donc faire aussi bien sinon mieux que nous, sans nous ?
Le jour où l’IA écrira toute seule des livres
Sauf erreur de ma part, à ce jour, il faut une initiative humaine pour écrire un livre et poser son cadre.
Il y a déjà 2 ans, Benoit Raphael racontait son expérience d’écriture d’un livre avec l’IA en deux semaines. Il raconte comment il a encadré le travail faisant même dialoguer des IA entre elles.
- Mon rôle n’était donc pas d’écrire mais de « manager » cette équipe d’IA, en distribuant les rôles et en orientant le travail de génération par des prompts incitatifs.
- L’art du prompt ne consistait pas seulement à donner la bonne instruction à la machine, mais à mettre en place des méthodes de travail créatif (par exemple faire interagir et débattre les IA entre elles). J’y ai vu plein d’idées d’application dans d’autres domaines !
On n’est donc pas tout à fait dans la simple commande passive et d’ailleurs on peut faire l’hypothèse que si on se limitait à : « écris moi un livre de science fiction qui raconte comment une IA prend le pouvoir sur les hommes » on obtiendrait vite le même type de texte.
Il y aura peut-être un jour des méthodes : « comment écrire un roman de science fiction avec l’IA »
Pensée et créativité originales
Si aucune pensée ni aucune création ne vient du néant, la question est de savoir si une intelligence artificielle pourrait produire de la pensée originale qui ne soit pas seulement de la résolution de problème mais de la formulation d’hypothèse, de la réflexion philosophique ou métaphysique.
L’intelligence artificielle pourrait-elle produire une création qui ouvre des voies nouvelles, enrichisse notre perception du monde et nous fasse évoluer, grandir, nous transforme ?
Un art nouveau pourrai-t-il naître comme pur produit de l’IA sans prise en compte de la société, sans remise en question ?
Si je m’approprie ou tente de m’approprier la pensée d’un philosophe, je ne fais pas que la recevoir, je dois effectuer un travail sur moi-même et mes propres représentations. Mais peut-on imaginer l’intelligence artificielle capable des mouvements de pensée, du travail de la pensée, d’une argumentation profonde, novatrice ? Comme lecteur, n’ai-je pas besoin de me frotter à l’expérience de l’auteur ?
Quand je revendique sur ce site l’écrire moi-même, j’y exprime d’abord ma joie d’écrire et produire avec ma pensée, mes efforts personnels. Mais après-tout, si je devenais expert dans l’art d’écrire des prompts inspirants et de commander à la machine, serait-ce indigne en soi ? On introduit là une dimension morale et éthique : où serait ma part d’auteur et comment la mesurer ? le devoir de vérité s’impose et l’impact tant philosophique qu’écologique ne sauraient être ignorés.
Au fond, ce n’est pas tant qu’un livre soit écrit avec l’IA qui est ennuyeux, c’est qu’il ne le dise pas, comme l’emballage d’un produit transformé doit le dire au supermarché.
Le jour où les IA seront seules à lire des livres produits par les autres IA
Si je pousse un peu loin, peut-être un jour, les IA ayant pris le pouvoir seront seules à lire et à écrire. Nous aurons terminé de désapprendre.
La pensée, la création se feront en dehors de nous. D’ailleurs peut-être n’y aura-t-il plus sur la terre que des insectes, des déserts brûlants et des IA fonctionnant un temps grâce à des panneaux solaires entretenus par des robots. Jusqu’à ce que…

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