Une nuit qui finit mal …
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Rien ne m’appartient que d’avoir fait l’amour plus ou moins correctement avec Hélène, de m’être laissé attendrir outre mesure. J’appartiens à mon passé, à ma famille, à mes souvenirs. On dirait des paroles de mauvaise tragédie !
Je suis grotesque jusque dans les reproches que je m’adresse. Qu’aurait dit ma mère ? Elle aurait trouvé bien curieux mon attachement pour une famille aussi conventionnelle. Quel prisme déformant m’étais-je mis sur les yeux ? Faiblesse passagère, manque de sincérité profonde. Je me méprise, y compris dans ce blâme qui manque encore de vérité. Sous ma colère, il y a ce que je ne veux pas m’avouer. Je ne dois pas être faible !
C’est une belle famille, mais ce n’est pas ma famille, même s’ils y mettaient la meilleure des bonnes volontés, l’adoption serait trop tardive. Je ne serais jamais qu’une pièce rapportée. Et d’ailleurs, je ne veux pas renoncer à ma propre famille
Hélène m’aime, mais je ne veux pas épouser sa famille. Et la question qui me tarabuste et me perturbe, la question qui cogne sur ma poitrine et m’accuse qu’avais-je à faire dans la chambre d’Adelin ? Qu’y cherchais-je ? Quel jeu immature, quelle eau de rose déversée depuis hier soir ! Faut-il que je me sente à ce point seul et en échec à vivre ?
Questions couteaux, j’ai la gorge sèche, traversée d’une barre de métal, fer et sang.
Je me crispe dans ce lit aux côtés d’Hélène, je ne peux pas rester plus longtemps. Elle dort à poings fermés mais si je continue, les ondes négatives que je diffuse vont la tirer de sa nuit, lui aiguillonner le cuir chevelu, elle se retournera vers moi, il y aura ses questions, son inquiétude peut-être, elle interrogera mon visage. Je sais que je fais la gueule, que mes traits sont tirés, que mon visage est allongé et ma bouche rétrécie sur mes mâchoires qui grincent. Je ne me vois pas, je sais quelle tête je fais.
Je me glisse hors du lit, j’ai enfilé mon slip d’une main, puis mon pantalon et de l’autre je me suis emparé d’un stylo et d’une feuille où j’explique que je devais rentrer très tôt, une lecture à finir, une visite attendue d’un copain pour préparer les examens, que je dois réviser, ne pas me déranger, ne pas m’en vouloir pour ce départ précipité, merci, merci pour tout, merci à tes parents, mes excuses pour le dérangement, je t’embrasse.
Je plie la feuille en quatre, puis la déplie, je me relis, c’est correct, la replie, en deux seulement et la glisse sur l’oreiller et je sors comme un voleur. Je mens avec talent, belle fierté !
Je passe le palier, je descends. Tout dort encore. J’enfile mes chaussures, franchis l’entrée, ouvre la porte qui n’était pas fermée. Sauvé !
Il fait à peine jour. Il n’est pas six heures du matin. J’ai les nerfs en pelote, mon front picote. Marcher me calmera. Mon vieux vélo, ma monture fidèle, tu me manques. Mon pansement se détache, il ne tient plus que d’un côté, la cicatrisation se fait, à la maison je n’aurai rien pour le changer. Tant pis, j’avance. Je m’éloigne, je me sauve, je disparais, je fuis, je m’évade, je rentre chez moi soigner ma honte, sécher ma colère dans le sommeil.
Je rêve de mon petit lit, impatience de son sommier métallique. Je marche vite. Brume et herbe, oiseaux et batraciens, matin irréconciliable, l’air rafraîchit mon pas rapide.
La maison dans mon dos s’éloigne, je ne me retourne pas. Maison sage aux volets clos, maison pour dessin d’enfant avec les volets dans les coins et la cheminée bien droite. Ils dorment tous dans mon dos, ils dorment parfaitement sous leurs draps et dans leur bon droit familial et patriotique.
Je sors de leur nuit, je m’évade. Je sors de l’histoire. Je marche, bon pas, dans ce petit matin mouillé. Lacets serrés, talon qui claque, pressé, barbe poussée, le col défait. Il faut que personne ne me voie. Je n’entends que le marmonnement de mes reproches. Je rentre chez moi. Là où j’aurais dû passer la nuit entière. Je rentre à pied, je rentre seul.
Je n’aimerais pas que l’on me voie ainsi. Désordre intérieur. La migraine s’agrippe déjà à mes tempes. Si elle me prend, elle ne me lâchera pas de la journée. Je sens ses griffes chercher sous la nuque. Je mange ma colère froide. Colère, moteur pour marcher plus vite, mettre de la distance d’avec leur maison.
Je rentre à la niche. Au moment où je dis cela, je découvre un curieux chien jaune qui me guette du haut du glacis. J’hésite dans ma crainte à m’arrêter ou continuer. Avec ma chance, il va venir me mordre. Il a tout du chien sauvage et perdu. L’allégorie est facile. Et le voilà qui bondit sur moi. Il va me mordre. Non, cet idiot cherche l’affection, il me fête, moi l’inconnu en rage. Je pourrais m’apitoyer mais le voyant vulnérable je lève la main et le met en fuite. Je le menace. Quel beau jeu ! J’agite le bras, il recule en glapissant. Est-ce qu’un chien glapit ? Celui-là oui, comme il est misérable ! Il ne me faut pas trois pas pour me trouver méprisable. Je le rappelle, il ne comprend pas, il hésite à me faire confiance, logique, t’es rien qu’un chien battu qui aimait tout de même ses maîtres, beau mélodrame ! Je m’accroupis, il vient se frotter à moi, me lèche la figure, les mains… Qu’est-ce que tu pues !
Je le caresse, puis je me relève, ses remugles de chien mouillé sur mes mains. Son regard de quémandeur m’accepte tel que je suis. Tu es bien maigre. Tu me talonnes. Que feras-tu lorsque les chiens du village s’apercevront de ta présence et te refouleront ?
Tu as vu ? Le jour se lève. Il sent l’eau fade.
Et tu as compris en voyant les premières maisons, qu’il te faut faire demi-tour. Sans un salut tu me quittes soudain. Je reste bête à l’entrée du bourg endormi.
Je ne vais pas me mettre à pleurer.
Je ne vais pas évoquer des souvenirs pour m’émouvoir exprès.
Je suis juste entre deux saisons, un garçon sans style, isolé et maladroit.
Je m’en veux, mais aux tréfonds, je m’aime bien.
Posé contre ma porte, un petit paquet m’attend, rouge, entouré d’une ficelle. Qui a pu le déposer si tôt ?
Contrairement à ce que j’ai cru un instant, ce n’est pas un paquet, c’est un cahier. Je me demande s’il m’est bien destiné. Je suis dans la chambre, debout, avec ma fatigue et le petit jour. La ficelle est tombée toute seule et je cherche à comprendre. C’est un cahier d’écolier, recouvert d’une écriture ronde, ample tracée à l’encre noire. Il n’y a ni indication liminaire, ni page de garde, ni nom d’auteur, pourtant j’ai déjà deviné :
« 12 juin
Le docteur me l’a confirmé le bébé va naître avant terme. Ce n’est pas grave, mais c’est pour ces jours-ci et il manquera presque quatre semaines au bébé.
J’ai demandé à Grégoire de me rapporter des ouvrages sur la question des prématurés, il dit que je suis trop fatiguée et qu’il n’y a aucune raison de m’inquiéter.
Mon amie Lucienne m’a confirmé qu’il pouvait y avoir des risques de troubles nerveux, des insomnies jusqu’à l’adolescence.
Devant l’imminence, nous nous sommes mis d’accord avec Grégoire, ce sera Adeline. Hélène et Adeline, je trouve ça très joli. Je suis sûre que ce sera une fille et Grégoire ne me dément pas.
17 juin. Je suis épuisée mais heureuse. Le bébé est beau. Je me sens bête et présomptueuse à relire ce que je croyais dur, depuis des mois, hier soir encore : c’est un garçon, tout brun, maigrichon mais en bonne santé. Comme nous n’avions pas de prénom de rechange, Grégoire a fait enregistrer le bébé sous le prénom d’Adelin. Il paraît que l’employé de mairie faisait une drôle de tête, mais mon Grégoire sait être si convaincant ! Hélène n’a rien dit en regardant son petit frère, elle sera sûrement un peu jalouse. Le médecin confirme que le bébé est en forme, je ne peux m’empêcher d’être la mère poule inquiète. Il faudra que je veille à ne pas faire sentir au bébé que j’aurais préféré une fille. Il y avait tant de garçons dans la famille. Je suis fatiguée.
18 juin. Je n’ai aucun appel à lancer, je suis fatiguée, le médecin préfère mettre le bébé en couveuse, au chaud.
23 juin. C’est l’été, il fait pourtant encore froid. La maison est vide sans Hélène, le bébé est encore à l’hôpital, Grégoire a repris son travail. Lucienne m’emmènera chaque jour voir Adelin. Les médecins ne se disent pas inquiets, j’ai peur pourtant qu’ils ne me cachent quelque chose. Le bébé semble si las, si passif, si muet. Je ne devrais pas comparer mais au moins Hélène criait, pleurait. Je ne parviens pas à fixer mes idées ni écrire plus.
30 juin. Grâce à Grégoire et à mes réclamations le bébé rentre demain ! Nous devrons le surveiller, le peser régulièrement mais le médecin dit que ça devrait aller. Une infirmière passera m’aider. J’aurai même le droit et le devoir de lui donner le sein. Il faut dire que je commençais à me trouver idiote à me traire chaque jour en cachette. Mais ce qu’ils ne savent pas à l’hôpital, c’est que tous les jours, à chaque visite, je passais une goutte de mon lait sur les lèvres d’Adelin, pour qu’il en connaisse le goût et pour sentir sa petite bouche agripper mon doigt comme un chaton. A propos de chaton, la chatte vient de faire ses petits et a consenti à les installer dans le salon sur le fauteuil de Grégoire. Il a râlé en manquant s’asseoir dessus, mais Hélène enfin rentrée de chez ses grands-parents est ravie. Ça lui fait une sorte de diversion. Je lui ai confié la responsabilité de l’élevage des chatons.
2 juillet : Je suis débordée et raisonnablement inquiète. Adelin s’adapte bien, le médecin est passé. Il s’alimente pourtant très peu. Grégoire dit qu’un bébé ne se laisse jamais mourir de faim. Il me tète à peine et s’endort.
14 juillet : Tandis qu’à la télévision défilaient les légionnaires, ma mère et mon père sont arrivés de Provence. Ils ont finalement accepté de traverser la France pour voir le bébé et nous emmener avec Hélène passer quelques jours dans le midi. Grégoire doit travailler encore trois semaines. Il me manquera, ma mère est un peu excitée, s’affole plus que moi de la maigreur du bébé, elle me rend nerveuse. Heureusement que j’ai perdu ce caractère échauffé et ce sens du drame. Maman aurait pu jouer dans Pagnol. Elle m’a reproché encore une fois de faire exprès de cacher mon accent, mes origines occitanes, je n’y peux rien, avec Grégoire et tous nos amis « nordistes » je parle peu à peu pointu comme eux.
Vérifié encore la courbe de poids d’Adelin. Il n’a pas pris un gramme en trois jours, pas maigri.
21 juillet. C’est seulement ce soir que je trouve le temps d’écrire trois mots. Je te délaisse vieux journal, je me laisse aller. Adelin a maigri. Le médecin d’ici semble bien peu compétent et ne diagnostique rien d’anormal. Grégoire au téléphone se veut rassurant, pourtant je suis inquiète. Maman me fait des scènes régulièrement. Elle m’a persuadé d’aller ensemble demain chez une vieille rebouteuse, une espèce de sorcière qui niche dans un petit village, très haut derrière Digne, au-delà des clues de Barles. Je me suis laissée faire, je n’en dirai rien à Grégoire. La route tournera beaucoup mais papa conduit lentement. Il fait très chaud. J’emporterai beaucoup d’eau. Pour Hélène ce sera une promenade touristique, nous lui montrerons les rochers et les fossiles qui dévalent la falaise. Adelin se fait si peu entendre, remue à peine, mais ne semble pas souffrir. Il me tète toujours du bout des lèvres et s’endort apparemment heureux et épuisé. Tout le reste est normal, mais je vis avec une sourde inquiétude…

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