Il y a deux mois exactement, vers treize heures trente, je t’ai porté dans la voiture. Quand nous sommes arrivés chez la vétérinaire, un peu avance, j’ai ouvert le hayon où tu étais allongé. Je me souviens qu’à ce moment là, le soleil est venu comme pour te réchauffer, poser ses rayons sur toi et t’éclairer.
Mon cher et doux Galou
Tu souffrais, mais tu me regardais avec cette douceur et cette confiance que tu m’as toujours données.
C’est un peu ridicule de t’écrire. Peut-être n’es-tu plus rien que cendres dispersées et quelques molécules éparses, des traces d’ADN et d’odeurs dans la maison qui persistent malgré l’aspirateur et les nettoyages. Peut-être es-tu dans le Grand-Tout, imprimant ta marque indicible à tout jamais. Peut-être es-tu dans un au-delà, âme flottante, corps retrouvé… Je n’en sais rien.
Tu ne lisais pas notre écriture, mais juste dans mes yeux. Mais je t’écris. Je pense à toi.

Cette lettre tu en connais déjà le contenu. Si tu persistes quelque part, ce serait orgueilleux de penser que tu n’es pas occupé à courir dans l’immensité de l’éternité, courir léger et allégé au lieu de te pencher vers moi.
Peut-être l’as-tu fait déjà quand je retourne voir notre chêne sur le Causse. Peut-être que tu me regardes comme ton enfant moi qui t’ai élevé et nourri.
Je t’ai protégé, mais tu m’as tellement protégé en retour, rassuré, encouragé, accompagné toujours.
Peu importe, je voulais t’écrire. T’écrire avant quatorze heures douze, t’écrire parce que tu nous manques et pour te dire que même si nous avançons sans toi, nous pensons à toi, tu nous as transformés, rendus meilleurs.
Ta sœur t’a tellement attendu, surtout le lendemain de ton départ. Elle est restée longtemps au portail s’imaginant que tu avais fait une fugue.



Ô mon Galou ton souffle me manque. Tu te souviens de tes ronflements ? Parfois, j’enregistrais une chanson et on les entendait en fond sonore. Il doit y avoir des enregistrements où on les entend. Ou bien, quand j’écrivais trop longtemps et que tu venais me chercher pour venir jouer à la balle. La balle était parfois mouillée et tu la posais doucement sur ma cuisse.
Et ta joie, jusqu’au bout quand il s’agissait d’aller se promener tous les deux, même si à la fin tu avais si mal aux pattes que tu en saignais.
Quand tu avais mal, tu souffrais, tu ne te plaignais pas pour protester mais parfois tu ne comprenais pas d’où pouvait venir cette souffrance.
Tu tombais, tu tentais de te relever. Puis lorsque tu ne parvins plus à le faire, tu attendais que je te relève. Tu t’en remettais à moi, à mon jugement, à mes décisions.
Quand je t’ai accompagné à Villeneuve d’Aveyron ce 27 novembre, je crois bien que tu savais en t’allongeant sur le matelas bleu. J’ai tenu ta tête entre mes mains, je t’ai caressé avant que tu ne t’endormes, mais je me demande encore si je t’ai assez dit au-revoir, assez dit que je t’aimais et assez remercié.
La seule chose qui me console c’est que tes douleurs se sont terminées à ce moment-là.
Tu as vu, avec ta sœur, on se tient chaud. Elle me colle comme jamais. Aurais-tu été jaloux ? Vous vous aimiez tellement. Mais oui, elle est collante, on dirait qu’elle a reporté sur moi tout l’amour qu’elle te donnait.
Le plus dur ce fut de retourner sur le lieu de nos promenades préférées. Encore maintenant, je m’attends à ce que tu surgisses de derrière un arbre ou un buisson. Je reconnais les lieux où tu furetais, cet endroit où tu levais la patte et cette petite chienne qui venait timidement vers toi.
Certains enfants et messieurs ou dames qui me voient passer sans toi n’osent pas demander de tes nouvelles. Ils savent bien, ils ont compris.
Oui, pas facile d’aller sans toi dans des lieux que tu connaissais bien. Dire qu’il y a deux ans tu montais encore cette pente ! Dire que tu avais couru dans le chemin à Gréalou…
Et je me sens un peu coupable encore quand je pars explorer des lieux que nous ne connaissions pas, sans toi.
Je fais cela pour avancer, pas pour tourner la page. J’imagine à chaque fois combien tu aimerais galoper autour de cet étang, escalader ce rocher…
J’explore. Mais je ne te vois pas de successeur. Tu es tellement présent. Je ne voudrais pas que s’esquisse une comparaison. Et puis, je veux garder en moi tes leçons, grandir un peu, marcher, marcher…
Je me suis séparé de ton collier, mais tes balles sont toujours devant la cabane. Je voudrais te les lancer très haut pour que tu les attrapes.
Il y a peu, j’ai pris le temps de regarder quelques-unes des centaines de photographies et les dizaines de vidéo où l’on te voit courir, sauter, jouer, renifler, humer, embrasser ton frère ou ta sœur…
C’est un peu risqué de regarder toutes ces images. Ça ravive le manque mais ça dit aussi que tu as eu une belle vie, riche d’aventures, qu’on s’est bien amusés.
Dans certaines vidéos on t’entend aboyer. Si à la fin tu avais la voix toute fatiguée, plus jeune tu aboyais vigoureusement et joyeusement de ta grosse voix. Malgré tes quarante kilogrammes tu ne faisais pourtant pas tellement peur.
Qu’as-tu emporté de moi ?
Tu savais tout. De mes états, de mes amitiés, de mes amoures. Tu savais même être discret dans ce cas là lorsque je fermais la porte de la chambre.
Comme tu es l’animal avec lequel j’ai le plus vécu, je peux dire que tu me connaissais mieux que quiconque. Je pouvais tout te dire puisque tu ne me jugeais pas et ce que je ne te disais pas, tu le devinais ou le révélais.
Combien de fois aussi, as-tu su me sortir de la tristesse en m’imposant de sortir qu’il pleuve ou vente, en t’amusant aussi d’un rien.
On a bien ri toi et moi. On a fait les fous. Tu comprenais parfaitement quand on faisait les clowns ensemble, que je me déguisais et que je te déguisais pour nous amuser et nous chahuter tendrement sur le tapis.
Oui, depuis que tu es parti, j’ai rangé ou donné certaines de tes affaires. Je me suis occupé de la maison, de la voiture, de ta sœur, d’autres personnes… J’ai fait des choses pratiques. Il y a des habitudes qui ont changé, ou certainement ton départ m’a transformé. Je suis encore dans le deuil de toi, mais tu sais, c’est comme les plantes en hiver, on dirait qu’elles dorment, elles poussent sous la terre. Il y a de la mue. Une autre époque arrive.
Peut-être que je vais moins parler de toi… mais tu es là mon vieux. Je t’appelais Monsieur Galou. Parce que respect. Et dans l’intimité mon Loulou mais jamais de ces mots nunuches. Tu étais un vrai chouette chien. Un chien qui savait mon enfant intérieur et qui reconnaissait l’homme. Je t’ai accompagné de ton premier jour à ton dernier. Tu es le seul avec qui j’ai connu ça.
En finissant cette lettre, je regarde vers le sommet du causse par la fenêtre du bureau et je t’imagine dans une escapade infinie, libre.
Je ne t’ennuie pas plus. Je t’écrirai encore. Je n’attends pas de signes particuliers, tu es partout et parfaitement chez toi dans cette maison et dans mon cœur.
Je ne veux pas être triste. Je tiens le bout d’un fil invisible : tu te souviens quand je te demandais, « où elle est ta laisse ? ». Ce n’est pas très français, mais tu comprenais. Et tu courrais la chercher.
Tu étais au bout de la laisse et moi à l’autre et l’on ne savait pas toujours dire lequel de nous deux guidait l’autre.
Le fil est infini qui nous relie.
Sinon ça va. Oui, je te dis, crois moi ! Tout va aussi bien que possible.
Au moment où je termine cette lettre, je jure que c’est vrai, le soleil pousse résolu les nuages. Tu es là ?
On va faire un tour ?
Bien à toi.
Ton Vincent

Un mot en retour ?