Certains critiques veulent expliquer l’histoire, d’autres l’intellectualiser en la situant dans l’œuvre de Bruno Dumont. Je crois qu’il faut plutôt se laisser aller à goûter « Les roches rouges » sans filtre, pour sa poésie et sa capacité à renouer avec une période de l’enfance peu montrée au cinéma.
Vertige
Ce n’est pas qu’une histoire de bandes d’enfants en conflits. Ils plongent de haut, de très haut depuis les rochers commençant tout juste à évaluer le danger.
Le film, c’est une plongée dans l’enfance et la caméra plonge, contre-plonge, élargit, nous repositionne à hauteur de mômes.
Pour y parvenir Dumont se joue des adultes spectateurs qui savent que c’est factice mais se laissent prendre au jeu comme les enfants savent que c’est factice et jouent. Sauf que nous les grands, on a peur pour eux. J’ai ressenti le vertige au long du film.
Lumière
Carlos Alfonso Corral joue avec l’image, avec la lumière et les couleurs qu’il sait pousser. Voilà la carte postale : le train, les rochers, la petite ville. Le décor est posé. C’est un décor pour jouer et s’essayer. C’est comme une maquette où les enfants aiment jouer.
Le son
Plus que les dialogues, la bande son est extraordinaire et sait mettre en avant la puissance terrible des bruits de la nature ou de la ville : les vagues, les sangliers, les trains, les voitures. Tout est comme amplifié pour nous à hauteur de l’oreille enfantine qu’on sait plus sensible.
Les enfants et le temps

Ils se parlent, mais le sous-texte les anime sans cesse. Les regards, les mines, le corps qui tressaute, ce mélange de patience et d’impatience.
Ils sont là, reliés au présent. Oui parfois ils fixent la caméra, mais en réalité ils fixent le monde et ils nous dévisagent.
Il y a ce temps avant de sauter, le temps du voyage, le temps de la rêverie quand on se tient la main, le temps de plonger et de remonter à la surface.
Alors le spectateur doit accepter de ne pas commander le temps des enfants.
Je n’ai pas dit pour commencer que les enfants ont à peu près cinq ans. Ce sont peut-être leurs dernières vacances avant l’arrivée au cours préparatoire. À l’école dont ils ne parlent jamais, ils étaient « les grands » qui découvrent ce qu’on peut faire seul. Une sorte d’adolescence avant l’heure. Un âge formidable pour faire des bêtises très graves avant de passer sous les fourches caudines de l’apprentissage méthodique.
Le film est assez cruel avec les adultes : on les voit désinvoltes, immatures, fort peu préoccupés des enfants, occupés à des futilités. Les enfants s’en émancipent sans en faire cas.
Enfin, le film, sans noirceur excessive, sans cynisme, échappe à la mièvrerie. La bouille de Géo qui se tord au gré de ses préoccupations est loin d’être ridicule. Il lui manque peut-être des mots, une douleur qui ne sort pas.
C’est un film à part.
Et s’il dérange certains adultes, c’est parce qu’ils ont probablement peur de retrouver cet enfant en eux, avec cette part de liberté, d’impertinence, de perméabilité aux sensations et ces merveilleuses imperfections.
À voir !

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