Ces corps de pierre figés dans les musées. Ceux des danseurs ou des acrobates. Ce sont les corps admirés. Nos yeux viennent là avec l’excuse du spectateur. L’exploit du sculpteur ou de la sculptrice qui dessine la pierre et peut la faire si douce. L’exploit de celles et ceux qui commandent leur corps jusqu’à le soustraire à l’attraction terrestre, le courber, l’élancer. Dessins dans l’espace qui subjuguent la vie et touchent l’éternité. Les corps admirés me renvoient à ma lourdeur, à la maladresse, la gaucherie de l’homme rustre. Ce n’est pas une jalousie, c’est une admiration. Comme celle au bord de l’abîme, face au panorama qu’offre le sommet de la montagne. Une sorte de vertige.
Ils font de leur corps une œuvre d’art
Certains dessinent, gravent sur leur corps, se maquillent, se peignent, se costument, se masquent. C’est autre chose.
Peintres et sculpteurs touchent l’indicible. Ils muent leur regard en geste s’oubliant dans le corps qu’ils cherchent. Cet oubli prend-il en compte l’âme du modèle ou ne s’agit-il que d’un rapt ? La technique ne suffit pas. Deux peintres face au même modèle ne peignent jamais la même chose. Mais ils s’emparent du corps. Les peintres et les sculpteurs, les photographes, sont des loups.
L’acrobate qui s’élance, jusqu’où s’oublie-t-il dans le geste ? Devient-il le geste, le point d’équilibre, le mouvement d’un trapèze à l’autre ? Ou bien cette flèche dans l’air signe-t-elle l’unité entre le corps, l’âme et l’esprit ? La maîtrise parfaite. Un instant d’éternité.
Le corps ne ferait rien sans la volonté de l’artiste, mais le corps peut se montrer indocile, incapable. Un muscle rétif, une défaillance du cerveau. Ça rate.
Et le danseur que la foule applaudit pour ce saut superbe, le danseur qui sourit, a les chevilles en feu.
Il n’est pas certain que je doive me réjouir de ce que j’admire.
La beauté est la faillite à venir
Méfions nous de ne pas confondre le conformisme d’une plastique avec le geste. On commence à voir peu à peu des corps non sveltes, des corps de vieux danser et ils nous touchent. Ils dansent avec leur âme humaine aussi.
Le danseur étoile interprète prend le risque de se nier dans ce qu’il incarne. Après le spectacle, il apparaît le visage pâle, presque défait. Il transpire. Ses yeux sortent de son visage.
Je ne méconnais pas ce moment où dans l’essoufflement, ce qui se défait, se déverse alors la beauté de l’âme tenue et contenue jusque là. Il faut une présence alors, sinon la solitude punit l’artiste.
Sans qu’ils ne le sachent forcément, j’ai souvent été amoureux de danseurs. Je les cherchais plus loin que la grâce dessinée. Juste au bord de cette douleur fatidique. On se sentirait presque coupable… Si vulnérables enfants de l’Art.
Rêve d’enfant
Petit dans les musées, j’ai souvent rêvé qu’en touchant une statue, je lui redonnerais vie. Je pourrais ainsi me faire un ami de la statue libérée et redevenue humaine. Humaine ? Ou création, chose de l’artiste qui l’aura inventée…
Alors sourd la question habituelle, qui nous inventa ? Comment le hasard sut-il faire beauté de ces corps ?
Regards
Statues de pierre ou danseurs, rarement on perçoit le regard. Le marbre n’anime pas les yeux. Le danseur sur le plateau est trop loin. Il prend ses repères, il ajuste son geste, mais il ne regarde que ce qu’il a à faire. Jamais il ne nous regarde.
Est-ce que la beauté nous regarde ? La beauté n’a pas besoin de nous. D’ailleurs que lui donnons-nous en échange ?
L’admiration des corps est un déchirement. Il faut lâcher prise pour ne pas souffrir.
Je ne peux que t’admirer insaisissable. Tenter de t’imiter. Et tomber lourdement sur le plancher de mon quotidien.

Un mot en retour ?