La gauche va-t-elle parvenir à changer de logiciel à temps ?


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6–9 minutes

C’est bien risqué de venir causer politique. Surtout en cette période. Surtout si on évoque la question de « la gauche », de ses troupes, de sa quête du pouvoir, de son action au pouvoir. Ne serait-ce que le mot de « gauche » donne lieu à des disputes. La gauche va-t-elle parvenir à changer de logiciel à temps ? C’est loin d’être gagné…


Union et programme

Je lisais ce matin l’antienne sur un réseau social : il ne faut ne pas perdre de temps, s’unir autour d’un programme.

Ça semble logique. Mais ça n’ira pas loin.

C’est prendre le problème à l’envers et garantir le choc des ambitions personnelles et les disputes de demain.

C’est réduire la question politique à la prise de pouvoir. C’est se limiter à l’alliance de boutiques, chapelles, partis, mouvements dont on sait qu’ils n’ont en réalité que peu d’assise dans la population.

Il faut commencer par les valeurs

Un programme c’est un catalogue que l’on propose aux citoyens-consommateurs dans l’espoir qu’ils vont voter pour.

Jamais aucun programme politique n’a été tenu par personne. Chaque programme se confronte aux événements, aux conflits, aux pressions économiques et sociales. Le défaut des programmes c’est de laisser croire qu’ils apporteraient par eux-mêmes la solution aux problèmes.

Les programmes de droite comme de gauche, ignorent les interactions en système, laissent croire qu’on peut planifier l’incertitude, prévoir l’imprévisible.

Le centre, la droite et l’extrême droite ont « la chance » de pouvoir s’appuyer sur le pouvoir économique. Il est beaucoup plus facile d’être de droite que de gauche dès lors qu’on se place dans une logique de compétition avec plus ou moins d’aménagements concédés aux plus faibles pour qu’ils acceptent de sauver le système qui les asservit.

Dès lors que la gauche parle de « pouvoir d’achat », si elle croit toucher la réalité concrète du quotidien, elle regarde la problématique par la plus petite fenêtre possible. En général, on propose des aménagements, des pansements mais il n’y a pas de discours ni de réflexion sur les choix économiques et surtout les valeurs qui les guident.

Le communisme n’a pas fonctionné et personne ne semble dessiner une alternative crédible au capitalisme. Ou alors, cela n’est porté que par des « utopistes ». Je prendrai juste l’exemple de la monnaie périssable ou de l’interdiction de la spéculation…

Le discours écologiste ne prend pas dès lors qu’il se limite à annoncer des catastrophes et tente de vouloir sauver le monde sans imaginer derrière un projet de société, la façon de vivre ensemble (ou s’il l’imagine il en parle à peine).

Le discours du ressentiment qui désigne des coupables ne prend pas car il est contré très vite par le puissant pouvoir économique. La défense des « conquis » sociaux semble se référer à un passé révolu. La révolution numérique a accru l’émiettement, l’individualisme. La conscience d’une action collective possible semble limitée à des actions ponctuelles, assez corporatistes.

La notion de progrès souvent soutenue par le progrès scientifique qui animait notamment la gauche ne fonctionne plus tant on voit qu’il faut de nouveau défendre ce que l’on croyait acquis comme l’égalité entre les sexes, la reconnaissance des minorités etc.

Ce dernier point rappelle que la lutte idéologique puissante menée par la droite et l’extrême droite contre les plus faibles censés menacer l’ordre établi, doit inviter la gauche à parler des valeurs qui l’animent, d’éthique, de principes.

Un programme dit trop tôt les réponses sans dire pourquoi elles sont imaginées.

Bien entendu, si la gauche défend un certain nombre de valeurs, elle doit pouvoir les incarner en s’imposant une réelle exemplarité.

Si on défend la démocratie pour le pays, il est mieux de la défendre en interne, de veiller à ce qu’elle soit effective, lisible y compris au sein de chaque parti, y compris pour désigner les candidats. La question des leaders qui « restent » à tout prix ou « candidatent » pour faire l’union autour d’eux est le ferment de problèmes ultérieurs. L’opportunisme, les ambitions personnelles devraient être d’emblée limitées.

Je sais bien que disant cela, alors que la gauche est éclatée autour de chefaillons dont l’attitude n’est pas très différente des chefaillons de droite, c’est déjà sombrer dans l’utopie. Mais un mouvement politique qui oserait rendre lisibles les règles de décision, qui accepterait que la parole soit issue d’un choix collectif, partagé, assumé et non d’une position individuelle un matin à la radio ou à la télévision, cela aurait de la gueule. Mais c’est difficile, c’est vrai.

La gauche doit oser dire ses valeurs, les définir en étant précise. Elle doit oser s’affirmer sans partir des définitions de la droite. Sans sombrer dans un idéalisme béat, il faut oser dire ce qu’on attend du rôle et de la place des citoyens, de ce qu’on entend par exercice de la liberté, ce qu’on entend quand on parle de fraternité, de laïcité… ce que l’on veut donner comme rôle à l’État etc.

Clarifier la démarche

Si la gauche est capable de définir des valeurs, de les incarner avec éthique, d’être ce qu’elle attend, elle doit aussi proposer une démarche.

Il ne suffit pas de lancer des pétitions pour réclamer un changement de constitution : il faut proposer une démarche, une chemin. Certes, des objectifs et des chiffres c’est intéressant, ça fait sérieux… Mais ce n’est pas ça qui doit être premier.

Ce qui doit compter c’est comment on entend s’y prendre, c’est à dire comment on imagine faire coopérer entre eux les citoyennes et les citoyens pour avancer, quelle marge d’autonomie et de prise de décision on entend donner aux autres, comment la gauche compte favoriser le partage du pouvoir et la responsabilisation non au service des seuls intérêts individuels mais dans une logique de coopération. « Tout seul on va (parfois) plus vite, mais ensemble on va plus loin ».

La démarche doit être indissociable des valeurs défendues.

Mailler le territoire

À part les élus locaux et encore modestement dans des sphères réduites, les mouvements politiques de gauche sont pratiquement absents du terrain notamment en milieu rural.

Je vis dans une très petite commune rurale, je n’y croise quasiment pas de migrants (à part des anglais) et la délinquance est bien discrète. Pourtant, ici on a voté à 50% pour l’extrême droite. Les gens que je croise ne sont pour autant pas tous des réacs et se montrent plutôt ouverts et liants au quotidien. Mais le discours passe.

Le député local tente quelques incursions mais il peine à se démarquer de son mouvement dont il n’est au fond que le porte voix plus ou moins habile.

La force du parti communiste autrefois c’était d’être très présent. Il l’était syndicalement mais animait aussi des mouvements de jeunesse concurrençant les mouvements catholiques, n’avait pas peur de drainer les campagnes ou les quartiers, d’être ultra présent dans le tissu associatif et même culturel. La fête de l’Humanité reste le vestige de cette présence où culture et politique se mêlaient. Le problème ensuite tenait dans les valeurs et le manque de clarté en matière de démocratie interne… Les socialistes et les radicaux avaient fait le pari de mailler le territoire en élus et réseaux institutionnels oubliant les classes populaires, mais ils ont été longtemps présents. Les écologistes paradoxalement en milieu urbain s’adressent à des convaincus qu’ils retrouvent dans d’aimables espaces dits de « démocratie participative » qui ne parviennent pas à intégrer les classes populaires, et encore moins les très nombreux abstentionistes.

La difficulté tient au fait qu’il faut certainement inventer de nouvelles pratiques pour aller au contact des gens. Il n’y a plus de militants, ce ne sont que des retraités et donner des tracts sur un marché ne touche pas grand monde.

Il y aurait des initiatives à imaginer…

Et toi ? et moi quoi…

Il y a bien longtemps – d’ailleurs ça ne m’est jamais vraiment arrivé- que je ne vote plus par adhésion mais pour tenter de limiter la casse. Mais j’ai toujours voté.

Les prises de position problématiques de certains m’ennuient. Il me sera très difficile de voter pour des personnes dont les valeurs ne sont pas claires. Je n’aime guère non plus les leaders autoproclamés ou ceux animés par le ressentiment.

Je suis resté six mois dans un parti de gauche, il y a longtemps. Je fus attristé de découvrir qu’on ne faisait qu’y bavarder et déployer des stratégies pour limiter l’élection d’un autre parti de gauche. À droite ils font pareil, c’est pire…

Je suis convaincu qu’on peut avoir un rôle politique en dehors des mouvements et partis. Il existe diverses sphères de discussion, d’influence, de création, de coopération.

Je sais bien qu’il y a des cycles, des périodes sombres, des reprises… Si l’extrême droite diffuse fortement aujourd’hui, rien n’est irréversible… sauf la vie et un certain nombre de catastrophes supplémentaires qui vont encore plus complexifier et diviser l’humanité…

Mais vraiment, le travail aujourd’hui doit commencer par la définition courageuse des valeurs.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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