La bataille de l’imprimante


Imprimante

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5–7 minutes

Il est des combats de l’ombre qui mettent à rude épreuve. La bataille de l’imprimante m’a convoqué hier soir pour trois heures de lutte acharnée sur le front de la machine, de ses branchements, d’une reconfiguration et surtout penchés sur mon épaule usée, cette armée de tutoriels, de vidéogrammes et d’assistants tous aussi piètres soldats les uns que les autres. Victoire ? On dirait. À quel prix !


Les prémices au tableau de bord.

J’imprime peu. Quelques billets pour voyager, pour les spectacles, en prévision des machines liseuses de code-barres bidimensionnels (Code QR) qui ne savent pas lire, quelques textes à dire ou à chanter, de rares lettres à des notaires et autres entremetteurs à vocation plus ou moins administrative. Mais j’imprime encore.

Il y a un peu moins de trois ans, j’ai acheté pour pas cher, cette machine qui fait tout, copie, scanne, imprime, quel luxe !

Elle le fait bien et a la pudeur d’accepter de fonctionner même s’il n’y a plus d’encre noire ce que refusait une concurrente qui exigeait l’achat d’une cartouche neuve noire même si je pouvais imprimer mes poèmes en bleu.

Vieux routier, j’ai appris à ne pas céder à n’importe laquelle de ces cartouches offertes à bas prix qui bavent sur la page mais qui surtout coincent quand elles doivent être identifiées numériquement. Les marchands d’imprimante font richesse des cartouches d’encre. Certains pervers ont même inventé des dates de péremption ! Il reste de l’encre ? Oui mais pas fraîche… pourtant je ne la bois pas cette encre.

Bref, il y avait eu ces signes quand conduisant la machine au bord de l’asphyxie je l’avais forcée à épuiser la dernière goutte. En guise de représailles, elle avait allumé tous ses voyants les faisant clignoter comme des signaux d’urgence.

Les machines aiment nous dominer en nous stressant Barbara !

J’avais réussi non sans mal à remplacer les anciennes cartouches. Que d’emballages ! La machine impose des tests pour vérifier que ça fonctionne, veut calibrer, il faut obéir à la procédure, gâcher deux feuilles avant de se lancer.

Alerte générale !

Voilà soudain hier soir, à l’heure où je voulais essayer une chanson, qu’elle se remet en position létale et clignote de toutes parts appelant des soins d’urgence.

N’écoutant que mon courage, je tente de la réanimer.

Une procédure existe. On la trouve facilement. — Débranche des deux côtés, attends, rebranche …

Refus de la bête qui se remet en alerte. Essayer et encore et encore ne suffit pas, il faut consulter.

Et voilà la palanquée de vidéogrammes édifiants, de tutoriels avisés. Il faut donc appuyer sur ce bouton trente secondes la machine éteinte, puis tout reprendre. Rien n’y fait. Un autre mode d’emploi désigne une nouvelle procédure où la dextérité impose de faire l’engin allumé puis éteint, puis de rebrancher, puis… Rien ! On tourne en rond. J’ai l’écume aux lèvres et fatigue à force de me pencher pour brancher, rebrancher, au risque de l’électrocution.

Imaginez qu’on me retrouve gisant au sol, sous le bureau, le câble de l’imprimante autour du cou.

Je passe un œil sur les forums ou des atrabilaires insultent la marque puis s’insultent entre eux, usent d’un vocabulaire dont je n’entrave rien et ajoutent de l’obscurité à ma science déjà confuse et fragilisée.

Du côté des IA

Puis, comme on va inquiet de son avenir, dans une ruelle louche demander conseil pour sa vie à quelque voyante à l’haleine recuite, je me suis aventuré du côté des intelligences artificielles.

Je sais c’est pas bien, mais quand aucune solution n’émerge et que pourtant tu veux tenter l’ultime sauvetage, tout est bon. Qu’avais-je à perdre ayant déjà perdu mon honneur dans mon incompétence ?

Il y a cette intelligence qui me prend pour le plus niais. Ai-je branché la machine ? Si ça clignote, le doute est malvenu. Il faut ceci, cela. On me répète des procédures déjà tentées. Ça clignote toujours inlassablement malgré les rallumages, les extinctions… Ça tourne en rond.

Jusqu’à ce moment où j’improvise sur le clavier de la machine. Qu’ai-je fait ? Je ne saurais le dire vraiment. Je me suis émancipé de toute consigne officielle, tout mode d’emploi, toute procédure autorisée. Mon cerveau du plus profond de ses neurones a su puiser avec sérendipité une stratégie instinctive pour résoudre le problème des signaux d’alerte. Ça ne clignote plus, le bouton démarrer affiche une lumière verte apaisée et discrète. Un petit pas pour la machine, un grand pas pour l’impression ! Problème résolu ? Que nenni.

Voilà la machine calmée mais rétive à mes ordres.

Les modèles d’IA grand public, il en existe une jolie collection. Il faut leur expliquer que la machine fonctionnait très bien avant, que mon Ubuntu avait su l’identifier sans que je ne vienne rien installer ni configurer. Il faut presque se justifier.

Les IA ne vous croient pas sur parole. L’une vous noie de questions, l’autre vous explique l’histoire de l’imprimante et des drivers depuis l’antiquité, une autre encore vous contraint à une avalanche de tests pour vérifier, c’est épuisant.

Installer un petit logiciel ? Soit. Voilà que la machine désigne maintenant un pilote au nom ésotérique qui n’existe dans aucune référence. Ça coince. Mais l’IA gratuite bien que bavarde ne vous accorde qu’un temps de parole limitée et sait vous laisser sur votre faim dans l’espoir de vous faire cracher au bassinet. Que nenni, je ne suis pas désespéré au point de me laisser corrompre. Je vais chez la concurrence. L’une me propose une série de diagnostics qui aboutissent au constat de la mort cérébrale de la machine. J’en suis à envisager de rédiger des faire-part et prévoir un rendez-vous au crématorium, enfin à la déchetterie. Il faut me faire une raison, on me conseille déjà l’achat plus judicieux d’une laser monochrome. Ah, oui, tout de même ! pas chère mais plus chère et pas budgétée et j’aurais besoin de ma chanson là, pas dans trois jours.

On recommence tout un imbroglio de consignes, d’étapes, d’installations, de désinstallations… Je prends alors conseil chez Claude. Avec lassitude et froideur, j’élabore un prompt sévère où je lui intime l’ordre de ne pas me raconter l’histoire des logiciels ni de m’expliquer la légitimité de ses conseils mais de pourvoir étape par étape à une procédure aussi précise qu’incisive et judicieuse. Je me montre assez ferme dans mon propos ne laissant aucun doute quant à ma détermination et mon exigence d’efficacité. J’avoue, ma froideur a payé. Je ne sais pas vous dire exactement le pourquoi du comment mais je suis parvenu à mes fins.

Présentée comme morte ou en coma prolongé par l’une, la machine fut ramenée des limbes et communique à présent de nouveau en bonne intelligence.

Le combat avait été si rude que ma fierté resta discrète et prudente.

Il était plus de minuit quand je me suis mis au piano pour enfin chanter.


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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