Je sais le jour et l’heure


Galou le chien de Vincent le 23 novembre 2025

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3–4 minutes

Quelle étrange journée. Je ne sais combien de fois je l’ai relevé de ses chutes. Et sa fatigue est immense. Il ne peut s’y soustraire. La souffrance ne cède pas. Le corps se défait. Je sais le jour et l’heure. Un secret que je transforme en tendresse et en présence. Et je veux être auprès de lui.


Une journée de brume

Il faisait tiède. Mais c’était une journée de pluie, de brume et de tristesse. Une journée où nous serions bien restés au coin du feu.

Nous avions rendez-vous pour une séance de physiologie.

— Vous saurez quand ce sera le moment, avait dit la vétérinaire il y a quelques semaines.

La bascule entre l’acceptable et l’inacceptable a été franchie. Il vient un temps où prétendre aller jusqu’au bout à tout prix, n’est plus qu’accumuler souffrances et défaites.

La fatigue immense, le stress, les douleurs, les chutes, le désarroi. Les pattes qui se blessent, les forces qui manquent…

J’ai souvent parlé ces temps ci de la santé de Galou.

La médecine vétérinaire a bien progressé. Galou sera entré dans sa quinzième année malgré la maladie. Nous avons été souvent chez le vétérinaire où il est connu de toutes ces dames formidables qui se sont occupées de lui et ont été touchées par sa « personnalité ».

La décision s’est imposée il y a quelques jours. Mais décider du rendez-vous, de la date, de l’heure est une sensation assez terrible. Presque irréelle.

Les repères

En sortant du cabinet, j’ai repris la voiture. Encore vingt kilomètres. J’ai roulé en pilotage automatique. Il y eut ce moment, où connaissant bien la route, je savais n’être pas perdu, pourtant, je ne reconnaissais plus rien.

À cause de la pluie ? Non, de l’émotion. Le paysage se dessinait autrement et je ne savais plus me situer. Heureusement que l’auto savait le chemin. Je ne reconnaissais pas ces arbres, ce virage, ces troupeaux, ce hameau. Où étais-je ?

Je me suis retrouvé devant la maison avec un vague rayon de soleil et j’ai sorti le chien hébété.

Comme si déjà le paysage se dessinait autrement. Comme un point de bascule.

Les êtres aimés meurent pour que vous puissiez avancer

J’ai perdu du monde dans ma vie. Beaucoup. Sauf accident particulier, les personnes que j’ai connues ne sont pas seulement mortes parce qu’elles avaient fait leur temps… loin de là… mais sont sorties de scène pour que je puisse avancer dans ma propre histoire. C’est un peu présomptueux ou orgueilleux de penser ça, mais c’est le principe du grand théâtre de la vie où chacune et chacun vient jouer son rôle et il est essentiel, mais quand le texte est dit, il faut quitter le plateau.

Non qu’on n’agisse sur son propre destin, que ses choix ne soient ni décisifs ni déterminants, je ne crois pas à prédétermination… mais les personnes qui meurent ont la plupart du temps identifié ce moment où elles cessent de résister et n’insistent plus.

Il vient un moment où il faut céder la place, pour que ça bouge, pour que ceux qui restent ne fassent pas que survivre mais vivent. Pour la vie.

Un jour, à mon tour, je reconnaîtrai ce moment.

Libérer Galou de ses souffrances

Mais l’urgence qui a commandé de prendre ce rendez-vous, c’est l’urgence de libérer Galou de ses souffrances puisque nous ne pourrons les surmonter, que c’est irréversible et qu’elles augmentent chaque jour.

C’est dans ses yeux, dans notre échange, notre proximité et sa confiance que j’ai décidé. C’est une immense tristesse et c’est un devoir. Je pleure de temps en temps en le regardant mais je m’emploie à l’encourager.

Je mesure à quel point il fait partie de ma vie. De ma vie d’adulte, il est l’être vivant qui aura vécu le plus longtemps avec moi et qui me connaît le mieux. Nos liens se sont particulièrement renforcés depuis l’épidémie. On s’est toujours formidablement entendus.

Ça va être dur de monter sur le causse sans lui.

Mais pour nos dernières journées ensemble, on laissera la tendresse s’exprimer et je veillerai à le rassurer autant que possible.



Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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