Comme une zone grise qui envahit l’image, ce déclin irréversible. La part des moments faciles réduit peu à peu. Je parle de Galou. Il s’en remet à moi. Sa confiance est absolue. Sa tendresse est immense. Il aime la vie, je vois bien qu’il commence à en avoir marre de souffrir, de tomber…

On va faire un tour ?
Depuis un moment, les conversations, les messages, les journées… les nuits. Tout tourne autour de Galou et de ses quatorze ans révolus. Il a dépassé l’âge fatidique. Des pathologies se sont ajoutées.
Mais il veut encore jouer. Il aime manger et tout à l’heure soleil oblige, il a réclamé la balade.
Tomber…
Mais des premières chutes à plat ventre on est passé à ces chutes imprévisibles. Il suffit de presque rien. Il tombe sur le côté. Il n’est pas inconscient mais alors il attend que je vienne le relever.
Tout à son inventaire d’odeurs, il est tombé plusieurs fois tout à l’heure.
Les gens nous regardent en dessous maintenant, l’œil circonspect. Mais on s’en fiche.
Tout à l’heure, je l’ai retrouvé sur le gravier, sur le flanc, muet. Combien de temps est-il resté ainsi ? Parfois, dans la maison il m’appelle en gémissant pour que je l’aide à se relever pour sortir.
L’autre soir il a glissé dans le talus derrière la maison. Je suis passé devant lui plusieurs fois, je ne le voyais pas dans la nuit, sans qu’il se manifeste. Tétanisé.
À l’aide du harnais je le relève et il reprend son chemin, avec plus ou moins de difficultés à coordonner ses pattes, humant tout. Quarante kilogrammes environ, c’est lourd, même s’il a perdu beaucoup de muscles en deux mois.
Insomniaque
Et ses douleurs qui le réveillent la nuit, et les pattes qu’il lèche jusqu’au sang. Nous sortons tous les deux pour un tour de jardin. Nous faisions cela quand très petit je lui apprenais la propreté. C’est de l’avoir nourri bébé et de ces sorties qu’est né notre lien. Il veut que je l’accompagne avec la lampe. La peur de tomber. On se réveille une fois, deux fois, parfois trois.
Quand il lui arrive des accidents « techniques », quand il n’a pas le temps ou la force de courir au jardin, il n’aime pas ça. Il ne me viendrait pas à l’idée de le gronder. Il faut éviter de prêter des sentiments à l’animal qui ne sont pas les nôtres, mais je vois qu’il est « mal ».
Inventaire
Je ne veux pas faire l’inventaire de ses souffrances. Tant d’humains souffrent dont personne n’a rien à faire. Il n’est pas question de chouiner, de se plaindre.
Il est question de ne pas lui faire franchir la limite insupportable.
Il parvient de temps en temps à se lever seul. Ça devient l’exception. La physiologie le soulage un peu mais pour la première fois il a grondé l’autre jour. Les traitements tentés n’ont pas fonctionné. Ce soir on essaye encore autre chose qui ne peut être prescrit sur la durée.
Je sais
La vétérinaire m’a dit que d’autres auraient déjà renoncé mais elle souligne aussi que la décision sera la mienne.
L’aide à mourir, il faut la demander.
Le juste moment, il faut savoir le définir et je sais que je ne vais pas vouloir creuser trop longtemps la douleur.
Je n’ai pas encore demandé, je l’observe. Parfois, un regain me fait basculer du côté de l’optimisme, puis soudain une sale chute, une douleur qui revient, son œil vide ouvert quand il dort à demi, cette fatigue immense qui le fait plonger dans un sommeil comateux me rappellent l’irréversibilité de sa situation.
Je sais qu’il va falloir se préparer et que ce soit aussi tendre et doux que possible.
Je le conduis sur le causse, il adore cet endroit. J’aimerais lui montrer de nouveau son océan ou la neige des Alpes. Je ne sais pas s’il lui arrive de rêver qu’il court comme autrefois.
Je ne crois pas en Dieu, encore moins au Paradis ni pour les animaux, ni pour les humains. Je crois ou en tout cas je ressens la Vie, l’Amour et qu’on apprend encore même si l’on a déjà moulte fois fait l’expérience de la mort.
Ce n’est absolument pas la mort qui me fait peur. Je pense qu’en elle même, elle m’attriste à peine.
La séparation c’est autre chose, voir la douleur d’autrui c’est autre chose. Mais c’est sur nous que nous pleurons et notre dépendance, pas pour celui qui part et qui par nature soit ne ressent rien, soit pour les croyants est « sauvé »…
Je ne veux pas que ça chouine, je veux être présent, ne pas condamner mais agir par amour pour cet animal incroyable auquel je suis immensément redevable pour mille et unes raisons.
Je ne cherche ni assentiment, ni jugement.
Je ne crois pas du tout en la nécessité de souffrir pour être heureux.
Bien sûr, ce serait merveilleux si nous pouvions simplement nous éteindre dans notre sommeil ou juste exprimer à notre cerveau : « c’est bon, tu peux débrancher, j’ai bien vécu, j’ai aimé, j’ai été aimé et j’ai joué mon rôle. » Mais ça marche rarement comme ça.
Personne n’appartient à personne, pas même un animal. Mais le travail de décision m’appartient et chemine.

Un mot en retour ?