Faire le ménage lave l’esprit


Lessive

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5–8 minutes

Faire le ménage lave l’esprit. Non seulement ça fait du bien parce qu’on obtient un résultat tangible, mais j’aime tout ce que cette tâche engage à la fois pour nous relier au présent, regarder autrement notre petit univers, dégager l’esprit …


Des vertus thérapeutiques

Déjà perçu comme un maniaque avec mes carnets, je vais maintenant être perçu comme un maniaque du balai. Ce n’est rien pourtant par rapport à une époque où je chassais la poussière et le désordre quasiment sous les pas des invités. Ce devait être déplaisant pour eux. Heureusement la vie ou les animaux m’ont contraint à lâcher prise…

Je fus un adolescent qui comme beaucoup pouvait alterner des phases de bordel sans nom et d’ordre implacable. Très tôt j’ai adoré déplacer les meubles, tester des aménagements.

Ma mère m’enseigna dès l’âge de 12 ans à repasser moi-même mes chemises et se préoccupait peu de ma chambre. Quand j’eus 18 ans, elle ne pouvait quasiment plus s’occuper de la maison. Il fallut donc se mettre en action…

Les personnes avec lesquelles j’ai pu vivre avaient des exigences qui ne portaient pas toujours sur les mêmes aspects. Il fallut alors négocier en quelque sorte…

À la campagne où je vis à présent, les saisons influent beaucoup non pas sur l’ordre mais sur la poussière, la terre rouge ramenée malgré les précautions sous les pattes du chien, les poils des animaux qui s’insinuent partout, les cendres engendrées par la cheminée, les mouches qui se collent aux vitres, les fourmis ou les araignées qui s’invitent… En revanche plus de suie de pollution automobile.

Je m’emploie à faire le ménage régulièrement pour ne pas me laisser déborder mais de temps en temps, j’approfondis en me lançant dans un grand ménage. Je le fais souvent quand j’ai besoin de faire le point, me reconnecter…

Quand je suis impatient de quelque chose, quand je suis en colère contre moi-même ou une personne, c’est un très bon catalyseur d’énergie. C’est aussi pour moi une façon de préparer le terrain avant d’agir. Par exemple, avant de me lancer dans un projet que ce soit à la maison ou au dehors, j’aime que la maison soit rangée. Une sorte de façon de structurer mes arrières.

C’est d’ailleurs capital si quelqu’un doit passer…

Observer, agir, se centrer, se décentrer…

Faire le ménage c’est d’abord regarder mon environnement domestique en procédant du zoomer / dézoomer.

C’est voir chaque pièce de la maison avec un œil aussi extérieur et critique que possible puis s’approcher des détails. Adepte du désencombrement j’aime bien interroger l’agencement et le rangement des objets.

J’interroge les objets : que fais-tu là toi ? ai-je besoin de toi ? cela me fait-il plaisir de te voir ? Certains s’usent, se brisent, se montrent rarement utilisés…

Adepte du « chaque chose à sa place », j’aime bien interroger l’ergonomie. Je suis ici depuis un an et certaines décisions d’agencement ont été revues, certains objets déplacés, éliminés…

Il arrive aussi que je m’en veuille d’avoir laissé un (relatif) désordre envahir un placard, d’avoir sorti plusieurs objets sans les replacer au bon endroit.

Dans mon univers minimaliste, j’ai tout de même la chance de pouvoir associer un espace à une fonction donnée. D’une certaine façon, le jardin et les annexes (deux petits cabanons l’un affecté aux outils et jouant le rôle d’atelier, l’autre à la gestion du bois) sont intégrés à la façon d’approcher les choses.

J’aime aussi examiner un peu comme un scientifique, un policier sur une scène de crime, les différents recoins de la maison. C’est là que je découvre une tache suspecte, ailleurs le passage secret des fourmis, une salissure qui s’est infiltrée… Je cherche la cause, le coupable. Il arrive que je décide d’engager une action résolue. Les maisons ont toutes leurs problèmes domestiques. Là des saletés accumulées, ailleurs une humidité suspecte…

Toutes ces petites questions en apparence banales ou « ras des pâquerettes » parce que très pratiques, interrogent souvent nos conceptions, notre art de vivre, notre style de vie, notre habitus…

J’aime conjuguer ces choix avec mes choix esthétiques et même rechercher une cohérence éthique dans la gestion de mon univers avec mes convictions propres.

Par exemple, cela engage la façon dont je fais le choix des produits ménagers ou des éponges.

Ma grand-mère avait une « dame de ménage » dont le coffre de son auto était empli d’une foultitude de bombes de produits ménagers souvent venus d’Amérique avec force de produits chimiques censés désinfecter, désincruster, nettoyer à fond etc. S’y adjoignaient des collections de papier jetable, de chiffons spéciaux etc. Elle eut de la chance que tout cela n’explose pas dans son auto sous l’effet de la chaleur… Il n’est pas certain qu’elle ne se soit pas rendue malade à force de pulvériser toutes ces molécules puissantes qui nous faisaient tousser et piquaient les yeux à plusieurs mètres.

J’ai appris au fil des années à devenir l’ami du vinaigre ménager, du percarbonate, du bicarbonate, du savon noir et c’est tout. Mes chiffons sont issus du recyclage et lavables.

Quand on a ses produits et quelques outils, on se met en action. C’est relativement physique. Ça compte pour une séance de sport. Ce que j’apprécie c’est que la tâche nous invite à nous concentrer jusqu’à résolution du problème. On agit, on vérifie, on reprend si besoin. Pour que ça fonctionne, il ne faut pas être interrompu. C’est comme une plongée. Il faut être dans « le flow » pour réussir son ménage.

Certaines actions sont assez automatisées pour que le cerveau se débrouille ensuite tout seul. Les automatismes vont prendre la main. Il me semble que faire le ménage a des effets sur moi aussi intéressants que la méditation. On est à sa mission, centré sur la saleté, le flux des pensées et de l’énergie passe puis l’esprit se trouve des objets de pensée et c’est alors que peut s’injecter un « flux créatif ».

Ce flux créatif peut rester centré sur la maison. Et si je déplaçais ce fauteuil ? Mais pourquoi n’avais-je pas pensé auparavant à positionner le canapé de telle façon ?

Souvent des sortes d’éclairs, une révélation peuvent surgir et des solutions naître alors qu’on n’y pensait pas, qu’on n’avait pas osé ou essayé… Mais cela peut porter sur une idée de texte, un problème à résoudre dont je vais alors trouver la solution même s’il n’a rein du tout à voir avec la maison.

Vient l’étape de contentement où le cerveau constate le gain et se sent récompensé. Ça doit balancer dopamine et sérotonine !

Derrière, il aura allumé son système de veille réflexe pour éviter d’avoir à tout refaire dans l’instant…

Accepter les cycles

Il faut concevoir que le désordre et la poussière reviendront. Accepter de ne pas pouvoir toujours tout traiter dans l’instant. La recherche de perfection peut piéger.

Le contentement d’avoir bien fait le ménage, m’engage déjà vers d’autres actions. Alléger tel placard, reprendre tel rangement, penser à me débarrasser de telle ou telle chose…

Ce que l’on fait dans la maison peut se transposer aux objets numériques, à la gestion du site Internet, du jardin ou de l’auto… Ce sont des petites bulles d’action qui interrogent aussi la façon dont nous gérons notre petit monde puis la façon dont nous allons « prendre place » dans l’environnement plus large… Quand j’évoque cela, je pense non seulement à la façon d’habiter poétiquement le monde comme Hölderlin mais aussi à la façon d’habiter le monde écologiquement.

Vous ai-je dit que je ne tue plus les insectes ou les araignées chez moi mais que je les conduis vers le jardin ?


Je vis en pays de Rouergue. Je partage ici chaque jour ou presque, un journal, de la fiction, de la poésie ou des chansons. Garanti « fait » à la main, ce site ne vous piste pas. Si vous aimez, partagez !


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